In memoriam

Les mots de Melanie

Benoît GOLDSCHMIDT, né le 8 janvier 1868 à Sierentz (68), mort assassiné à Auschwitz la nuit du 20 au 21 décembre 1943

Benoit G

Coralie GOLDSCHMIDT, née le 8 janvier 1901 à Pfastatt (68), morte assassinée à Auschwitz le nuit du 20 au 21 décembre 1943

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70 ans après, cérémonie et mémoire du convoi n°63

shoah1L’histoire, vous en connaissez déjà les grandes lignes. Mon fils et sa fille arrêtés le 9 décembre 1943 à Grenoble, arrivés à Drancy le 13, la lettre de Coralie le 16 et le départ du convoi le 17. Il arrivera pour les mener directement à l’assassinat dans les chambres à gaz le 21 décembre à Auschwitz.

Aujourd’hui, je suis allée avec Sandrine au Mémorial de la Shoah à Paris où était organisée une cérémonie de lecture des noms pour les 70 ans du départ du convoi. Il y avait Serge Klarsfeld, qui nous a appris que le convoi n°63 partit ce triste vendredi à 12h10.

Le n°63 qui partit d’ailleurs après le n°64 du 7 décembre, parce que les nazis s’étaient trompés dans le compte et voulaient rattraper leur erreur administrative….

shoah2Fin 1943, c’était une période où l’administration française ayant senti le vent tourner (chute de Mussolini, Stalingrad, défaite de Rommel), mettait moins de zèle à arrêter des juifs qu’en 1942 (quand Bousquet avait autorisé la police française à rafler les juifs, avec le Vel d’Hiv, etc.). Pétain d’ailleurs ne ratifia pas la loi autorisant la dénaturalisation des juifs…in extremis après que Laval se fut déclaré (au bruit des dernières nouvelles du front) incompétent. Pétain lui, demanda à un évêque catholique, qui s’y montra défavorable pour la seconde année consécutive.

La police française alors continua à ne pas arrêter les juifs français, et la Gestapo se retrouva seule pour presque toutes les arrestations; pour 3/4 en province en ce dernier trimestre 1943 où partirent 5 convois : le 7 octobre, 28 octobre (dates de naissance de membres de la famille, et toujours ces coïncidences), 20 novembre, 7 décembre et 17 décembre.

Aujourd’hui à la cérémonie, nous avons rencontré une dame de Strasbourg, petite-fille d’un homme de 52 ans qui partit aussi ce 17 décembre 1943. Lui est probablement mort sur la route, à Augsburg, comme l’indique un document trouvé récemment par sa petite-fille. Lui, c’est certainement la police française qui l’a arrêté : son grand-père fut en effet seul interpellé à Joinville-le-Pont (oui, à côté de chez nous!), alors que sa grand-mère fut épargnée en raison de sa nationalité alsacienne.

Tout cela pour vous donner le contexte d’un lugubre décompte : s’il n’y eût que 853 déportés dans ce convoi, c’est parce que les nazis avaient du mal, en « petite équipe », à arrêter suffisamment de juifs et juives pour atteindre les 1.000 « requis » par leur manie statistique. Pour « alimenter » les convois, comme le dit Klarsfeld, funestes mots des agresseurs…

shoah3500 hommes, 350 femmes, et parmi ces hommes et femmes 100 enfants !
Et pendant la cérémonie commença alors la triste litanie des noms. Ces noms, si nombreux, cette liste interminable, ces noms d’enfants, 5 mois, 9mois, 11 mois, 1 an, 4 ans, 15 ans…

Et le défilé pour la lecture de leurs descendants venus rappeler leur mémoire : parfois, souvent, leurs propres enfants, dont la voix peine à ne pas se briser là, au pupitre, 70 ans après. Petits-enfants, petites nièces et petits neveux, et seulement deux de la génération d »encore après, Sandrine et un jeune homme.

A l’arrivée à Auschwitz, 233 hommes et 112 femmes furent envoyés aux baraquements pour le travail, les autres, environ 230 femmes et 260 hommes (environ, car on ne sait pas combien exactement arrivèrent vivants à destination) furent envoyés directement vers les chambres à gaz. Au total en 1945, seuls 5 femmes et 31 hommes revinrent en France.

SurvivantEs, certains eurent des enfants, comme Camille Touboule, déportée à 22 ans, qui survécut aux « marches de la mort » à la fin de la guerre, morte en 2001 à 90 ans, après avoir eu 4 enfants et témoigné toute sa vie durant dans les collèges et lycées. Elle a livré un récit de sa vie dans « Le plus long des chemins.

Dans le convoi, il y avait aussi un certain Casimir Oberfeld, compositeur d’origine polonaise, qui a écrit la musique de deux chansons très connues  « Félicie aussi » et « Paris sera toujours Paris », mais aussi d’une musique d’opérette, dont on dit que malheureusement, elle a servi d’inspiration pour l’air de « Maréchal, nous voilà »…Il mourut en janvier 1945 dans le camp d’Auschwitz, juste avant sa libération.

Quant à Benoît et Coralie, on sait que ce 17 décembre ils entamaient le chemin vers la chambre à gaz. Mon arrière-arrière-petite-fille Sandrine a lu leur nom ce mardi, et n’a  d’ailleurs pas pu s’empêcher de dire leurs 2 noms ensemble, l’un après l’autre : Benoît Goldschmidt, son arrière-grand père puis, Coralie Goldschmidt, sa fille- ( et non Haas, nom de son « mari d’un seul jour », par lequel elle est classée au memorial). Petit essai de redonner à cette femme au moins un nom qu’elle pourrait reconnaître.  Coralie, je vous le disais hier, mentionnait « petite Anny » dans sa lettre à Drancy. Petite Anny qui avait 5 mois à cette époque et était là aujourd’hui avec nous, 70 ans après, dans la crypte du Memorial.

Nous pensons aux morts en route, à ceux qui sont morts en arrivant, dans le camp ou ensuite dans les marches de la mort, nous pensons aux survivants morts depuis, 851 sur les 853 déportéEs du convoi n°63. Aujourd’hui, nous pensons aussi aux 2 hommes dont le nom a été cité aujourd’hui, et qui sont toujours vivants.

Melanie

 

 

 

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Lettre de Coralie, Drancy, le 16 décembre

Capture d’écran 2011-12-08 à 23.01.32Il y a 70 ans, Coralie et Benoît n’avaient plus de doute sur leur destination et leur départ.
Ma petite fille, on ne sait trop comment, parvint à écrire et faire sortir une lettre à des amis (j’avais écrit cousins, pas très convaincue, trouvant cela bizarre, vu que l’envoyer à des cousins était un risque. Dany a vérifié, c’est difficile à déchiffrer, mais c’est plus logique que ce soit à des amis, et probablement non juifs), lettre qui fut retranscrite à la main par ceux-ci probablement et se retrouva dans les archives de la famille. Une lettre qui reste pleine de mystère sur son parcours jusqu’à la famille. Ce qu’on sait, c’est que Sandrine était la seule qui se souvenait en avoir entendu parler par Nelly, dans les années 1990, alors qu’elle interrogeait sa grand-mère sur la guerre. Elle ne put oublier ce nom désignant leur destination tragique, Auschwitz : « le pays des mirabelles ». Elle ne demanda pas à ce moment là comment la lettre était arrivée là. Après la mort de Nelly, pour ses enfants, cette lettre sembla une découverte. Trop tard pour poser des questions.
Ce qu’on sait, c’est donc seulement ce que les mots, pas toujours faciles à déchiffrer, nous révèlent.

Coralie a écrit le 16, puisqu’elle dit  : « demain matin » et que le convoi n°63 partit de Bobigny le 17 au matin. On sent qu’elle sait très bien qu’elle doit protéger sa famille et ne pas écrire directement. Fort possible que le nazi Aloïs Brüner leur ait demandé de dénoncer les autres. On sent dans ses mots une double volonté, très émouvante, de mettre en garde les siens : « ne vous faites pas prendre », « cela suffit de nous », leur dit-elle, tout en essayant de les rassurer sur le sort qui leur est promis « il paraît qu’à part le travail, ce n’est pas si terrible ».

70 ans après, l’existence de cette lettre, les informations qu’elle contient, les derniers mots écrits certainement par Coralie et Benoît, l’espoir qu’elle tente de contenir malgré tout (« espérons à bientôt »), l’amour pour sa famille, nous laisse une boule dans la gorge.

DSCF7052« Mes chers amis,
Vous devez être étonnés de recevoir un mot d’ici de moi. Malheureusement papa et moi nous avons été pris , quand nous revenions de la campagne pour une heure. Heureusement que maman était restée chez petite Anny. Nous jouons vraiment de malchance , car nous sommes désignés à partir demain matin destination inconnue. D’après des …. Que l’on a de là-bas ce n’est pas si terrible. On a beaucoup exagéré à ce sujet, et je voudrais bien que vous tranquillisiez ma famille à notre égard, et que vous leur disiez de ne pas trop s’en faire ! Nous espérons les revoir bientôt. Mais surtout qu’ils prennent des précautions car cela suffit de nous deux. On dit que l’on nous conduira dans le pays des mirabelles et que là bas, sauf le travail, on n’est pas maltraité. Mais dans ce cas prenons patience, je vous embrasse vous et les vôtres très affectueusement. Veuillez transmettre toutes nos affections et nos tendresses à ma chère famille. Espérons à bientôt. Courage et bons baisers à tous les miens. Votre Coralie .
Meilleures amitiés et remerciements à vous
Votre Benoît

(Note de Melanie : quelques mots ajoutés par mon fils à la lettre de ma petite-nièce)

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Journal de Coralie, 14 décembre

CG1312Arrêtée avec son père le 9 décembre à Grenoble, Coralie est au camp de Drancy depuis le 13. Elle poursuit son journal, fictif, tiré des éléments que moi, Melanie, sa grand-mère, j’ai réunis. Parce qu’il nous faut entendre sa voix à travers l’obscurité.

« Nous sommes à Drancy. Ici, c’est infect. Il paraît qu’avant c’était pire. Est-ce possible ? Du monde partout, des saletés, des wc dans la cour. Et puis il y a ce boche qui nous a hurlé dessus à l’arrivée du camp. Il s’appelle Brünner, paraît-il. Vraiment, on dirait qu’on n’est que du bétail. Sur notre fiche d’entrée à Papa et moi, ils ont mis une lettre : B. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Mais j’ai demandé et ça veut dire : déportable. On nous a mis dans la deuxième cage d’escalier. Les 3 premières sont pour ceux qui vont être déportés. Il y a un convoi qui part bientôt. Je ne sais pas comment pauvre papa va supporter tout ça. Et puis ils nous ont donné un numéro.

escalierIl paraît qu’ils vont nous mettre dans des trains, et qu’on va partir loin pour travailler. On entend tout dire et son contraire. Il y en a qui disent qu’on va mourir, qu’ils séparent les vieux des jeunes. Moi pas question que je laisse Papa tout seul. Je resterai toujours avec lui. D’autres nous disent que c’est juste pour le travail. Que ce n’est pas si terrible. Vraiment ?

Et puis le Boche, il nous a dit à l’entrée, qu’il fallait qu’on dise où était notre famille, sinon ils nous envoyait directement dans la section B. Il ne les aura pas. Nous, ça suffit déjà. On va y aller avec Papa, mais eux ils ont pu s’enfuir à temps. Enfin, ils ne sont pas revenus. pour une heure, on est revenus et on a été pris. Il faut qu’ils fassent attention. Il paraît que les Boches, ils s’en fichent, ils arrêtent tout le monde, même les bébés et les enfants. il faut trouver un moyen de les prévenir ».

Coralie

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13 décembre, arrivée à Drancy

CG1312BG1312Il fait froid ce 13 décembre. Mais ce n’est pas la météo qui me glace ainsi le dos. Ce sont les souvenirs, ces grands trous qu’on a fait dans notre mémoire mais qui reviennent dans mes cauchemars de trains qu’on réduit en poussière et d’enfermements dans l’oubli dont s’échapper relève de l’ascension d’un Everest. Ce sont les souvenirs, mais c’est aussi ce que je lis, et que vous pourrez lire dans le dernier paragraphe cité ci-dessous, qui donne des détails sur ce qu’ont pu vivre les miens.

Le 13 décembre 1943, Coralie et Benoît arrivaient au camp de Drancy, 4 jours avant le départ du convoi n°63. Ils sont immédiatement considérés déportables (matérialisé sur la lettre B sur ces fiches). Le camp était administré depuis le mois de juillet par le nazi Aloïs Brunner, ce qui ne fit que renforcer la violence subie.

Il existe un livre écrit par Annette Viewiorka qui en parle : « A l’intérieur du camp de Drancy ». Je vais essayer de le lire et vous en parler. Lundi, je me rendrai à nouveau à Drancy, comme il y a deux ans, mais cette fois pour aller au mémorial, qui n’existait pas encore à l’époque. Mardi, je serai à la cérémonie au Mémorial de la Shoah pour les 70 ans de leur déportation, et je lirai leur nom. Car quand je lis la cruauté des tortionnaires, je me dis que si leur sacrifice a peut-être sauvé des vies -Coralie, on le sent dans la lettre qu’elle a envoyé, ne pensait qu’à épargner à notre famille le sort qui lui fut réservé ainsi qu’à Benoît, alors nommer leur souffrance et dire quel a été leur destin est une oeuvre nécessaire chaque jour.

***

On peut donc aussi lire des éléments sur la vie dans le camp ici, qui peuvent nous donner une idée de ce qu’ont pu vivre Coralie et Benoît. J’ai pensé que Coralie, arrivant le 13, avait dû être assaillie d’informations, de ressentis, les bruits, la saleté, la peur, et qu’elle n’aurait pas pu écrire son journal. Elle le reprendra demain, et il sera aussi inspiré des faits connus et ci-dessous.

escalierdrancy« A partir de l’été 1942, les départs rythment la vie à Drancy. À partir du 19 juillet 1942, les déportations se succèdent au nombre de trois par semaine. Elles offrent toutes un spectacle désolant. Durant l’été 1942, une atmosphère de terreur permanente règne à Drancy. Les larmes, les crises de nerfs sont fréquentes et l’on assiste à plusieurs suicides par défenestration. La veille du départ d’un convoi, les détenus déportables sont fouillés et dépouillés de tout ce qui peut avoir un prix. Ils sont ensuite enfermés dans les chambres attribuées aux « déportables » (les trois premières cages d’escalier) jusqu’à l’aube. De là, des autobus viennent les chercher pour les conduire à la gare de Bobigny ou du Bourget où ils sont entassés dans des wagons à bestiaux qui sont ensuite scellés.

À partir de juin-juillet 1943, un commando de S.S. autrichiens, avec à sa tête Aloïs Brunner, prend en charge l’administration du camp jusqu’alors confiée à la Préfecture de police – la gendarmerie assure cependant la surveillance générale de 1941 à 1944 – et y institue une administration violente et un renforcement de la discipline tout en procédant à des aménagements matériels. Brunner fait tout ce qu’il peut pour rafler le plus grand nombre de Juifs, jusqu’à charger des internés de convaincre des Juifs de sortir de la clandestinité et de rejoindre Drancy, faute de quoi leur famille internée à Drancy sera déportée immédiatement.

Mémorial de Drancy

Mémorial de Drancy

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Journal de Coralie, 12 décembre

CHAasNote de Melanie : pour qui n’aurait pas lu mon article hier : ceci est un journal fictif. Coralie n’a pas écrit pendant ces 12 jours, sauf une lettre dont je vous ai déjà parlé et vous reparlerai. Les faits et personnes auxquels elle se réfèrent sont réels. Ses pensées, c’est mon esprit de Dybbuk qui les imagine. Pour que son histoire soit écrite, pour que lui soit donnée une possibilité de l’avoir écrite.

12 décembre

Nous sommes dans le train, parti de Grenoble, puis Lyon. Papa ne dit presque rien depuis l’arrestation. Nous n’avons pas eu de chance. Revenus de la campagne pour une heure, dans l’appartement. Ils nous attendaient. Heureusement que Maman n’est pas venue. Elle avait un rhume. C’est Nelly la femme de Robert qui a insisté pour qu’elle ne vienne pas avec nous. Je crois que c’est aujourd’hui son anniversaire, à Nelly. Elle n’a même pas 30 ans, et deux enfants. Dany que nous aimons tant, qui a presque 5 ans, et petite Anny. Elle est née l’été dernier, pendant l’orage. Il a eu de la chance Robert. Il est revenu de camps de prisonniers, malgré le fait qu’il était juif.

Moi je n’ai jamais eu de chance. J’ai 42 ans. Mariée à cet escroc. Quelques heures. Je suis restée près de Maman et de Papa. C’est comme si nos destins étaient liés. On est nés tous les deux le 8 janvier. Pauvre papa. Il a 75 ans, et tous ces bouleversements…

Nous allons à Drancy. C’est vers Paris. C’est là où ils mettent tous les juifs, il paraît.  Des soldats français nous ont pris en charge. Et après, c’est les Boches. Qu’allons-nous devenir ? Que vont-ils faire de nous ?

Coralie

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De Coralie dans un monde obscur

Ces jours-ci, alors que mes pensées me ramènent à l’oppression de mon peuple, à travers le souvenir des miens, je cherche la lumière. Des faits, concernant ces douze jours qui ont mis fin à un monde, je vous en ai déjà relatés. 12 jours, du 9 au 21 décembre, où mon fils et ma petite-fille ont été déportés puis assassinés à Auschwitz. 12 jours avant l’entrée dans l’hiver, 12 jours en plein désespoir. Et pourtant, en racontant cette histoire, ce n’est pas le désespoir qui m’intéresse. Je n’attends rien de l’humanité en général, il n’y a pas de bienveillance. Il n’y a que des temps obscurs, ces temps qui mènent à la mort. Et quelques lumières d’espoir une ou deux mains tendues. Mais j’y reviendrai.

lumières

La vie des miens a toujours été difficile. Mais rien n’a dépassé ces douze jours, comme la Shoah ne se compare pas (ce qui n’empêche pas d’en tirer des enseignements dans l’ici et maintenant).

Où est la cause de ce désespoir ? Est-ce l’humanité, le fait d’être humain douéE de conscience et donc autant capable de courir à sa perte que de se contenter de lutter pour sa survie qui l’explique ? Ou est-ce l’incapacité des êtres humains de s’organiser dans le but d’arriver ensemble à la meilleur organisation possible pour tout le monde ? Je n’ai pas, moi qui ai vécu une pauvre vie en Alsace et dans quelques rues, dans un seul milieu, de réponse. Mais depuis que j’erre à travers les âges, et que je m’attarde auprès d’une féministe, j’entends des choses. Les bébés ont naturellement de l’empathie, disent les scientifiques. J’aurais bien envie de dire que c’est là un fait. Pourquoi alors cette empathie disparaît-elle ? A cause de la domination et de la violence. A cause d’un système d’oppression, nous dit-on. Et que c’est un système de domination des uns sur les autres où des individus finissent par organiser pour exploiter et posséder d’autres : parents qui possèdent les enfants, hommes qui possèdent les femmes, blancs qui possèdent les personnes de couleurs, valides qui possèdent les moins valides. Un sentiment de possession qui donne aux dominant la jouissance, celle de leur toute puissance. Ils sont forts parce qu’ils sont du « bon côté de la barrière », qui leur donne un pouvoir qu’ils n’ont même pas besoin d’acquérir. Un pouvoir qui va de la force physique à la culture collective en passant par la loi et le pouvoir de nommer. Ils s’arrogent alors sans cas de conscience jusqu’au droit de vie et de mort sur l’autre, qui n’est plus quelqu’un, mais quelque chose qu’ils possèdent. Ils n’ont plus de vie en eux, et s’appliquent à détruire la vie où elle est.

cropped-capture-d_ecc81cran-2011-12-07-acc80-18-59-32.jpgAprès les faits, il y a les actes. Et ce sont eux qui comptent le plus. Tous les jours, des enfants, des femmes, des hommes, pendant la Shoah des juifs et des juives ont été massivement victimes de l’oppression. Victimes, comme Coralie et Benoît, du droit que se sont arrogés certains de les posséder, de leur nier toute existence propre et toute vie propre. Victimes, de ceux qui ont décidé -à leur place, qu’ils n’avaient pas le droit de vivre sur cette terre.

Il y a eu pour appliquer ces théories des penseurs, mais aussi des individus plus ou moins zéléEs, pour désigner à la mort les victimes -c’est quasi certains que c’est une dénonciation qui a permis à la Kommandantur de savoir qu’il y avait des juifs au 4, avenue d’Alsace-Lorraine à Grenoble et permis à la Gestapo d’arrêter mon fils et sa fille. Il y a tous les jours des fourbes, des lâches, des perversEs, des criminels et des assassins qui exercent leur droit d’usage de détruire les autres.

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Dans ce contexte, il n’y a pas d’espoir. Il n’y a pas d’espoir, parce que la domination

masculine et le droit que s’arrogent les hommes de violer, tuer et exploiter femmes et enfants est sans limite. Il n’y a pas d’espoir, parce que dès qu’un être humain se retrouve

en position de détenir le pouvoir sur un ou plusieurs autres (patron, mari, père ou mère, etc.), il semble que toujours, il en abuse. Les crimes de guerre et parmi eux le viol, qui n’a pas de camp -il est autant pratiqué chez les « bons » que chez les « méchants », ou encore la prostitution (avec la mise à disposition de bordels pour les soldats), existent toujours et tout le temps, dès lors que la guerre est déclarée. Il n’y a pas d’espoir, parce que même si on dénonce et découvre l’horreur ensuite, comme pour la Shoah, cela n’empêche en rien qu’elle puisse recommencer.

Mais alors, s’il n’y a pas d’espoir, que reste-il à faire ? Pour les victimes, qui chaque jour souffrent des conséquences de ce qu’elles ont subi ou vécu ? Pour les humainEs conscientEs qui ne veulent pas de ce monde injuste ?

Je veux croire qu’il y a de l’espoir. Ou alors, au moins des graines d’espoir. Des graines de lutte. Des lumières qui ne vacillent pas. Parce qu’il y a des humains, justement, qui refusent le désespoir. Parce qu’il y a des êtres humains victimes, qui croient en la main tendue de l’humanité. Et qu’il y a une poignée de justes, qui tendent la main. Des petites lumières de vie.

Capture d’écran 2012-09-08 à 10.24.50Mais il n’est pas encore temps pour moi de vous parler d’eux, au début de cette longue entrée dans l’Hiver. Ce 11 décembre 2013, nous sommes 70 ans après le départ d’une prison à proximité de Grenoble de Coralie et Benoît vers leur « destination fatale » : Drancy, puis Auschwitz. Des justes et de l’espoir je vous en reparlerai. Tous les deux malheureusement, ne les ont pas connus. Ils sont morts assassinés au tristement nommé par Coralie « pays des mirabelles », plus connu sous celui de Pitchipoï.

Pour que leur disparition ne reste pas seulement un trou noir dans l’obscurité, pour qu’une lumière renaisse d’un tas de cendres, particulièrement en ce jour 11 décembre, jour de la Saint-Daniel où, beaucoup plus tard fut conçue une lumière, et descendante de Benoît (je ne vous en dirai pas plus…), j’ai décidé de tenter de laisser la parole à Coralie.

D’elle et de Benoît pendant ces douze jours, nous ne savons presque rien. Sinon une lettre, envoyée par Coralie probablement le 16. Des récits, par un des rares survivants du convoi n°63. Je vais donc essayer de prêter mes mots à la mémoire de Coralie, imaginer comment elle a pu vivre ces journées, pour que fantôme et dybbuk s’allient afin que le silence ne les engloutisse pas totalement.

Le 22, je reprendrai la parole, et vous parlerai des Justes. Et de l’espoir.

Melanie

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