Dans le froid de l’hiver, « Aucun de nous ne reviendra »

« Mais il est une gare où ceux là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent 
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus. 
C’est la plus grande gare du monde. 
C’est à cette gare qu’ils arrivent, qu’ils arrivent de n’importe où.
Ils y arrivent après des jours et des nuits »

Charlotte Delbo écrit ceci dans « Aucun de nous ne reviendra », premier livre d’une trilogie « Auschwitz et après », livre écrit à son retour en 1946, mais publié seulement 20 ans plus tard. Le livre indispensable pour celles et ceux qui veulent s’approcher de cette « connaissance inutile » (nom du 2e tome), chef d’oeuvre de la littérature où les mots de Charlotte Delbo transpercent la carapace de l’indicible. Des mots, qui incarnent la vérité, dans un monde où les mots se vident peu à peu de leur sens…

Se souvenir, toujours 

Le 17 décembre 1943, c
‘était le début du voyage vers cette gare pour mon fils Benoît et ma petite-fille Coralie, arrêtés le 9 décembre à Grenoble, passés quelques jours par Drancy, inopportunément arrivés juste avant un départ…vers cette gare du bout du monde.

Départ de Bobigny, 3 jours et 3 nuits non pas vers le « pays des mirabelles », ce qu’a écrit Coralie dans une lettre à sa famille depuis Drancy, mais vers le fond de l’hiver, vers la nuit, vers le gaz qui ne les laissera pas survivre au solstice.

Arbre poèmeChaque année, le 17 décembre, et jusqu’à ce que le 21 soit passé, le froid s’empare de moi, dybbuk sorti depuis plus d’un siècle de son enveloppe charnelle. J’ai la tête qui tourne, alors je fais tourner celle de ma descendante, mon arrière-arrière-petite-fille qui a  bien voulu m’aider à m’exprimer à travers elle. Pendant ces quelques jours, je pense à toutes celles et ceux dont le froid de l’hiver s’empare, et je tente de résister.

Une société qui s’enfonce dans la nuit ?

Victimes de guerres, sans terre, qui voudraient trouver ici dans notre pays un abri, et dont on préfèrerait se débarrasser. Sans abri, qu’aujourd’hui la terre de France abandonne à leur sort et au dévouement de quelques unes et quelques uns qui vont à leur rencontre, palliant l’absence cruelle de la société, de la collectivité, qui ne fait rien pour elles et eux. Précaires, victimes de violence, ou de la prostitution, cette violence extrême qui accompagne toutes les violences, à Drancy aussi (voir cet odieuse prostitution qu’impose Aloïs Brunner à une jeune femme avant le départ du camp dans mon article de 2011, et thème repris dans Casablanca, le film, où le militaire français offre des départs vers l’Amérique à des juives en échange d’une nuit avec elles), toutes et tous aujourd’hui sont les oublié.es de  la traversée de l’hiver.

IMG_7171Un hiver symbolique dans lequel s’enfonce une société qui s’émeut du spectacle construit autour de la réalité, à coup de mots et d’images, pour mieux rendre invisible la réalité.  Une société qui s’enfonce dans la nuit ? On parle ces jours-ci de l’Etat qui envisage de mettre fin à l’hébergement inconditionnel, imposant aux associations, à celles et ceux qui préservent la flamme de la vie au coeur de l’hiver, de donner les noms des personnes sans papiers accueillies en hébergement d’urgence. Alors non seulement cet hébergement est rare, inaccessible, insuffisant, mais il faudrait en plus qu’il ne soit plus un refuge sanctuarisé, même imparfait* ?

S’enfonçant dans la nuit de l’hiver, notre société va-t-elle s’enfoncer, malgré l’enseignement de l’histoire, dans une nouvelle nuit sans solstice, sans fin ? Les uns se complaisant à célébrer des mots vidés de leur sens (solidarité, droits humains, empathie, bienveillance), les autres subissant de plein fouet l’abandon ?

Reste l’espoir d’une renaissance, après l’hiver. Malheureusement, nous ne sommes que le 17 décembre, la sève n’a pas encore commencé à remonter du fond de la terre, et il nous faut patienter encore, et résister, toujours…

Melanie

A lire :

*refuges imparfaits, pour les femmes notamment, que les réseaux de prostitution vont chercher là où ils savent que survivent des femmes précaires, proies idéales pour eux.

PS / j’apprends aujourd’hui qu’en Autriche l’extrême-droite obtient trois ministères, et sombre un peu plus dans l’hiver…

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