Melanie, de couleur noire

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Alors que le monde entier pleure l’avènement du 45e président des Etats-Unis, Donald Trump, et que les femmes organisent partout dans le monde des manifestations pour manifester leur détermination à ne pas laisser intervenir un « backlash », retour en arrière sur leurs droits, j’ai envie de vous parler de ma naissance.

reichsh2Cela fait déjà 169 ans que je suis venue au monde, à Reichshoffen, dans le Bas-Rhin, en Alsace. Il est important, ce mois de janvier, pour les Reh et leurs descendants. Ma soeur Coralie est née le 7, mon fils Benoît le 8, sa fille Coralie le 8, son petit-fils Daniel le 17, son arrière-petite-fille A. le 28.

Le vendredi 21 janvier 1848 à 2 heures du matin, ma mère Fanny Lewy-Reh m’a mise au monde, très probablement dans la rue Principale, celle où fut dans les années qui suivirent édifiée la nouvelle synagogue (celle qu’on peut encore voir aujourd’hui), comme en attestent les recensements de 1841 et 1851. Jusque là, la synagogue était rue des Juifs, mais n’était plus assez grande (1)

De couleur noire

Mon père, Leopold Reh, maquignon, est allé le même jour déclarer ma naissance à la mairie. Deux témoins, Jacques Loeb (la famille), 31 ans, revendeur, et Joseph Schaller, laboureur, âgé de 44 ans, en attestent auprès de Thierry Héberlé, premier adjoint au maire. Mes parents sont tous deux nés en 1817, ils sont âgés de 30 ans. Mon père est né à Reichshoffen, ma mère à Phalsbourg, à 43 km à l’ouest, en lisière du Parc naturel des Vosges (comme il s’appelle aujourd’hui). Pourquoi m’ont-ils prénommée Melanie ? Chez nous, juifs qu’on dirait aujourd’hui « ashkenaze », on donne les prénoms des grands-parents décédés. Pas de trace de Melanie dans la partie accessible de notre généalogie. De Melanie, on sait que c’est un nom surtout donné à l’époque en Allemagne, et qui signifie : de couleur noire.capture-decran-2017-01-21-a-08-55-26

Ce mois de janvier, c’était un hiver froid, et révolutionnaire. En effet, un mois plus tard, en février, la révolution de 1848 (23, 24, 25 février) allait entraîner l’abdication du roi Louis-Philippe et la naissance de la seconde République.

Evénement  de cette année là, la nomination de Victor Schoelcher à l’Assemblée, qui fait voter le 27 avril l’abolition de l’esclavage en France et dans les colonies. Il était, de par son père, originaire de Fessenheim (Haut-Rhin).

Le Juderumpel
Mais ce qui marque cette période en Alsace, ce n’est pas tant la révolution que les effets des mauvaises récoltes des années précédentes. Et puis aussi, l’antisémitisme était encore très présent. Les Alsaciens non-juifs empruntaient aux juifs (mais il n’étaient pas les seuls) qui pratiquaient l’usure,  des prêts à intérêts faramineux, alors que le prêt bancaire n’existait pas encore…ressentiment face à cette pratique ou façon d’essayer de ne pas payer ses dettes…je vous laisse juges. Des actes antisémites ont lieu dans toute l’Alsace et en particulier dans le Sundgau (au sud de Mulhouse). C’est le « Juderumpel » (Chamboulement juif ).

23On parlera beaucoup du dernier pogrom de l’histoire de France, à Dürmenach  à 30km au sud de Mulhouse, qui a lieu du 29 février au 3 mars.  Alors 75 maisons appartenant à des juifs furent attaquées, provoquant un exode massif. Des tsiganes furent également attaqués. Jusque là, c’était un village où 52% de la population était juive. L’attaque est violente, comme en témoigne ce récit du maire de Bouxwiller, dans une lettre au commissaire de la République du 6 mars : « Vous ne sauriez vous figurer le désastre de Durmenach, plus de cent maisons saccagées de fond en comble, les rues sont jonchées de débris de tous genres. C’est absolument l’image d’un village enlevé de vive force, pris et repris plusieurs fois et où chaque maison aurait soutenu un siège, à voir ces charpentes noircies par la fumée, on croirait qu’elles sont les restes d’un incendie. Les toitures et les murailles semblent attester que la fusillade, des boulets et la mitraille sont passés par là… ».

Heureusement, la garde nationale a été envoyée et les émeutes réprimées. Vous trouverez un récit plus précis de ces événements, qui se déroulaient tout à fait à l’autre bout de l’Alsace par rapport à Reichshoffen, ici :

http://tzundel.chez.com/durmenach/histoire/histoire.htm#1800-1

Tout cela pour vous dire…que l’on parle de Donald Trump, de l’antisémitisme, du racisme contre les personnes de couleur noire, ou des droits des femmes, l’histoire est un éternel recommencement…et trop souvent de l’horreur. Voilà déjà 169 ans que je l’observe, depuis ma position de dybbuk, petite caillou dans les engrenages des cerveaux de mes descendants, la couleur noire du ciel, et le côté obscur des humains…et suis convaincue qu’il faut continuer à faire émerger la lumière et la douceur, par les mots, par la lutte, et par la persévérance…

Melanie

 

(1) au regard des événements rapportant l’antisémitisme d’une partie de la population alsacienne, il est intéressant de lire cet article qui montre l’étonnement d’un responsable administratif sur le fait que la population non-juive de Reichshoffen sur le don de deux maisons de la rue principale (Hauptgasse) pour l’édification de la synagogue, ce qui était rare à l’époque semble-t-il. Source : http://judaisme.sdv.fr/synagog/basrhin/r-z/reichsho/reich2.htm

 

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