11 décembre : dépasser la peur et attiser la lumière

 

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Adele, par Gustav Klimt

Je suis morte en 1914. Des fois je me dis que j’ai bien fait. Juste avant la grande boucherie, et avant la Shoah, cette oeuvre raciste de destruction de l’humanité par elle-même, qui n’en a pas fini de nous faire peur.

Aujourd’hui, c’est le score du Front national en France qui me fait peur. Il n’y a pas d’ambiguité : quelle que soit la douleur ou les souffrances personnelles de ceux et celles qui votent pour ce parti, c’est la haine de l’autre, l’idée qu’on va trouver un sens, se sentir moins seuls en leur faisant porter notre incapacité à trouver notre place dans ce monde qui domine; parce qu’ils sont trop juifs, trop arabes, trop noirs, trop femmes, trop roms, trop libres, trop vivants.

En rejetant l’autre, on place en lui, en elle, la responsabilité de ne pas nous trouver nous-mêmes capables de donner du sens à notre existence, de ne pas être capable de vivre à plusieurs, dans notre condition humaine. Nous préférerions sûrement être seul-e, et omnipotent, comme le bébé croit l’être avant de comprendre l’altérité. Etre Dieu, et qu’il n’y ait pas d’autre, parce que nous ne savons pas, nous ne parvenons pas à  vivre ensemble sans dominer, écraser, rejeter.

423280_10200128992296888_1809274864_nJe suis morte, mais je ne suis pas partie. Je vis en l’autre, parce que je veux pouvoir alerter sur l’obscurité qui  nous menace, témoigner de la possibilité de rallumer les lumières. Ce n’est pas étonnant si de Hannoucah à la Révolution française les lumières sont au coeur de nos espoirs. La chaleur du soleil ou des bougies, seules, peuvent réchauffer nos âmes et nos coeurs. Ils ne doivent pas s’éteindre (avant 8 jours et qu’on puisse fabriquer une nouvelle bougie, avant 5 milliards d’années quand le soleil nous abandonnera). La lumière est la source de la vie, quand l’obscurantisme voudrait nous ramener à l’inerte et l’inertie. Des femmes-objets dans les mains et les films des hommes, des enfants dont on détruit la créativité lumineuse, des peuples entiers qu’on voudrait faire disparaître, une planète et tous ses êtres vivants qu’on efface.

Les forces de l’obscurantisme voudraient que plus rien ne change, n’évolue, ne bouge…La rabbin-e Delphine Horvilleur l’explique très bien : lire les textes religieux à la lettre est une folie, c’est contraire à l’esprit de lumière de la pensée et ce qui nous relie, qui demande, toujours à être remise en question, c’est-à-dire à être questionnée en permanence (1).

L’inertie, le refus de toute évolution, l’impossibilité de s’ouvrir à l’autre, c’est contraire au principe de la vie, c’est contraire au principe de ce miracle -qu’on peut penser divin ou né du divin hasard- ça ne regarde que soi- qui a touché notre terre. Ce miracle de la vie sur terre, ce miracle de la possibilité du beau et du bon, nous nous employons à le détruire. Nous détruisons notre planète, nous détruisons les femmes, les enfants nous détruisons jusqu’à la possibilité des Lumières.

64518_10200520862013386_1623686986_nVous le savez, je suis un fantôme, un peu comme ceux qui traversent Poudlard, l’école des sorciers de Harry Potter : je n’ai pas tout à fait disparu, mais je ne suis plus en vie. Si je continue à errer, si je me promène quelque part dans l’inconscient de mon arrière-arrière-petite-fille, c’est pour alerter sur la nécessité de ne pas laisser éteindre la flamme, de ne pas céder à la haine. Ceux qui votent pour le Front national, ceux qui aujourd’hui font du Front national à la place du Front national, ceux qui tuent aveuglément (car ils ne voient plus la lumière) au nom d’une religion qui éteint, n’ont plus que la haine, n’ont plus que l’inertie, n’ont plus que l’absurde en guise de sens.

C’est de cela dont nos descendants ont peur : que la nuit, la nuit s’abatte sur elles, sur eux. Les enfants, les petits-enfants des survivants de la Shoah en particulier, ont peur. Depuis toujours. Ce très joli texte d’une jeune femme en parle si bien, et mon arrière-arrière-petite-fille partage ses impressions : « il exprime des choses, dit-elle, que les enfants et petits-enfants de survivants de la Shoah partagent semble-t-il : cette peur dans nos nuits, cette peur d’avant de dormir, d’être arraché-e-s au sommeil par le bruit des bottes et des fusils ». Une peur réveillée, forcément, le 13 novembre par sa concrétisation à Paris.

Une peur attisée aussi par la seule réponse que de nombreux Français et l’Etat semblent aujourd’hui capables d’apporter, dit encore celle dont j’habite l’esprit : « Je publie ce texte alors que j’ai le sentiment, presque la conviction, que la vague brune, même si on lui fait barrage, dimanche (pour le deuxième tour des élections régionales NDLF) et en 2017, dépasse largement le périmètre du Front national aujourd’hui. » Car elle contamine jusqu’aux décisions du gouvernement (possibilité d’un « guantanamo à la française » ?.

Mais n’ayons pas peur de la peur. L’essentiel, c’est qu’elle ne nous plonge pas dans l’inertie, dans la paralysie, dans l’extinction de la vie en nous. Si cette peur est là, c’est aussi pour pouvoir être exprimée, pour pouvoir alerter. Pour dire que nous refusons l’extinction des lumières, que nous refusons de voir vivre une humanité sans vie, sans chaleur, sans rencontre avec l’autre. Oui enfin, on ne peut qu’avoir peur. C’est en l’exprimant, en l’acceptant, qu’elle peut nous aider à faire face.

A condition de ne pas l’ignorer, nous pouvons dépasser la peur. Et faire vivre la lumière.

Le 11 décembre est d’ailleurs le jour parfait pour cela, je vous renvoie à mon article d’il y a 4 ans.

Melanie

(1) A lire dans : Delphine Horvilleur « Comment les rabbins font les enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme », Editions Grasset. Elle y explique notamment comment à Pessah, la soirée ne peut commencer sans que les enfants aient posé une question. Et comment, parmi les questions, il est bien qu’il y en ait une qui vienne perturber l’assistance…

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Un commentaire pour 11 décembre : dépasser la peur et attiser la lumière

  1. SAUL.V dit :

    Merci pour toutes ces précisions intéressantes, espérons que le FN ne passera pas.

    Ceux qui votent pour un parti d’extrême droite, ne se rendent pas compte, ils pensent que ce parti xénophobe, antisémite et raciste pourra trouver toutes les solutions aux problèmes, mais ils se trompent, il n’y a pas de solution « miracle ».

    Habitez-vous en France ? Connaissiez-vous Monsieur J. Emile ANDREUX (car votre blog apparaissait sur son blog « Motsaïques ») »qui nous a quitté malheureusement.

    Donnez-moi votre n° de téléphone

    Merci

    Viviane Saül

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