6 avril 1914 – 6 avril 2014 : un siècle d’errance contre l’oubli

C’est un jour important pour moi aujourd’hui. Il y a un siècle exactement, je mourrais à Dornach (banlieue de Mulhouse). Il y a 100 ans exactement, quelques mois avant que l’Europe, puis le monde, et la terre de mes ancêtres -l’Alsace- soient dévastés par la guerre. On l’appela ensuite « la grande guerre ». Certes, elle fut plus courte que celle de Cent ans (qui en dura 106 1337-1453), mais elle fut plus que jamais meurtrière, pour les poilus des tranchées, pour les hommes au front. Elle laissa une marque inédite dans la pyramide des âges des pays concernés et après elle le monde ne fut plus tout à fait le même. Ce fut aussi la guerre qui marqua les esprits parce que dans toutes les villes et les villages de France, des monuments aux morts vinrent marquer les noms de ceux qui y avaient été sacrifiés. Ce fut un moment essentiel pour la mémoire des hommes victimes de l’humanité. C’est ce qui manque encore à toutes les femmes victimes de la violence des hommes.

Ainsi, pour revenir à ce qui m’a mené à ne pas tout à fait quitter ce monde mais errer jusqu’à trouver le cerveau de mon arrière-arrière-petite-fille Sandrine pour pouvoir prendre la parole et lutter contre les pertes de mémoire et réparer les oublis volontaires, je dirais que je n’ai pas connu « le pire ». Le pire, ce siècle qui démarre vraiment en 1914 où la destruction de l’humanité par elle-même semble être devenue le corollaire de ses progrès scientifiques et parfois humains. Destruction par elle-même dans des guerres et génocides d’une triste nouvelle échelle « industrielle », destruction par elle-même dans l’élimination à grande échelle de celles qui la rendent fécondes, les femmes (avec la sélection des filles à la naissance autres…)  destruction par elle-même enfin par l’élimination de la biodiversité et l’émission excessive de gaz à effets de serre qui, si elle n’est pas arrêtée, ne condamnera pas la planète ni la vie mais nombre de ses occupants, en premier lieu les humains.

DSCF9510Ma vie ne fut pas facile. Mise au monde d’un enfant naturel alors que j’étais domestique à Sierentz à 20 ans, j’ai connu la violence, la pauvreté et l’antisémitisme. Mais j’ai eu parfois aussi de la chance : je n’ai pas perdu d’enfant, alors que ma mère en avait perdu 4, et ma soeur Caroline, 5 parmi les 10 qu’elle eut dans sa vie. Elle avait comme moi, mis au monde un petit garçon, Ferdinand, qui n’a vécu que 28 jours, alors qu’elle était domestique à Reichshoffen l’année de ses 20 ans. J’ai eu de la chance aussi d’épouser Rudolf Goldschmidt, qui a reconnu Benoît par la suite. Nous avons vécu -pauvrement- certainement, mais plus facilement qu’une partie de la famille à Reichshoffen. Nombre d’entre eux d’ailleurs émigrèrent. Ainsi, tous les frères et soeurs de mon beau-frère Daniel (le mari de ma soeur Caroline/Coralie), qui était le fils du cousin (Simon) de notre père (Leopold) -j’espère que vous me suivez ;-)- avaient émigré, quelques jours avant son mariage aux Etats-Unis, où ils ont ensuite eu une descendance à Cincinnati.

Mais mes souvenirs sont plutôt flous un siècle après. J’ai beaucoup perdu de la mémoire et peut-être quelques faits ci-dessus relèvent de l’interprétation du cerveau où j’ai élu domicile, celui de ma « descendante ». Mais si j’ai depuis continué d’errer telle une dybbuk, c’est pour être sorcière de la mémoire et pousser ceux qui allaient commencer un nouveau millénaire (comme mon arrière-arrière-arrière-petite-fille R.), à s’intéresser aux traces que nous avons laissées, et à en tirer des enseignements dans leur regard sur le monde, et je me prends à rêver, à l’humaniser.

DSCF9483

Tombe de Melanie au cimetière de Mulhouse

Malheureusement, au fil des années, j’ai donc vu le pire arriver, la Shoah qui emporta mon fils et ma petite-fille Coralie, puis les espoirs d’un « plus jamais ça » avec la constitution de l’Europe, et la répétition de l’histoire, avec cette date du 6 avril qui n’est pas seulement anniversaire de  ma mort, mais aussi malheureusement, celle qui marque le début d’un autre génocide, celui des Tutsis au Rwanda, dont c’est aujourd’hui les 20 ans et dont je vous avais déjà parlé il y a deux ans : https://melaniereh.wordpress.com/2012/04/07/6-avril-leternel-recommencement-du-genocide-et-des-crimes-contre-lhumanite/

La responsabilité -en plus de celle des criminels locaux- de nombreux Etats est mise en cause dans ce génocide, dont celle de la France.

Responsabilité aussi dans la répétition d’un autre crime contre l’humanité, présent dans toutes les guerres, et dans le présent de toutes les sociétés, ce crime de la guerre contre les femmes au quotidien, le viol, perpétré par tous les camps…

Photo0134Il y a deux ans, j’écrivais ceci, je le redis aujourd’hui, et j’espère qu’au cours du prochain siècle, je pourrai cesser d’errer. Mais s’il le faut, je continuerai à faire vivre la flamme de la mémoire et de la justice, en luttant contre l’oubli :

« C’est un crève-humanité de plus pour moi qui ai l’impression que ma famille est marquée de tous les sceaux des génocides et crimes contre l’humanité. Alors aujourd’hui je pense aux victimes rwandaises et aux survivant-e-s, ainsi qu’à toutes les victimes de l’histoire de l’humanité.

Ensuite, j’écrivais ceci, mettant particulièrement en avant la violence contre les femmes, puisque c’est elle qui est le plus souvent déniée, en reprenant et adaptant « ce poème inspiré de L’imposture d’Eve Lamont, dédié non seulement aux femmes, dont l’anéantissement physique ou moral programmé est si répandu, mais aussi à tous les enfants, à tous les humains sur terre. 

A la mémoire de tous les humains qui ont vécu jusqu’à la mort la violence des humains

« A la mémoire de toutes les femmes qui ont vécu jusqu’à la mort la violence des hommes (1)

« A la mémoire de toutes les femmes qui ont vécu la violence des hommes jusqu’à leur mort.

A la mémoire de toutes les femmes, mortes, ou en sursis.

A la mémoire de toutes les femmes en survie, pour qu’un jour la lumière illumine enfin nos vies ».

Et je conclurai encore aujourd’hui : Il n’y a que quand tous les crimes d’extermination humaine seront reconnus, mémorisés, documentés, que nous pourrons nous en libérer, et cesser de les reproduire.

Melanie, dybbuk de 100 ans

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