De Coralie dans un monde obscur

Ces jours-ci, alors que mes pensées me ramènent à l’oppression de mon peuple, à travers le souvenir des miens, je cherche la lumière. Des faits, concernant ces douze jours qui ont mis fin à un monde, je vous en ai déjà relatés. 12 jours, du 9 au 21 décembre, où mon fils et ma petite-fille ont été déportés puis assassinés à Auschwitz. 12 jours avant l’entrée dans l’hiver, 12 jours en plein désespoir. Et pourtant, en racontant cette histoire, ce n’est pas le désespoir qui m’intéresse. Je n’attends rien de l’humanité en général, il n’y a pas de bienveillance. Il n’y a que des temps obscurs, ces temps qui mènent à la mort. Et quelques lumières d’espoir une ou deux mains tendues. Mais j’y reviendrai.

lumières

La vie des miens a toujours été difficile. Mais rien n’a dépassé ces douze jours, comme la Shoah ne se compare pas (ce qui n’empêche pas d’en tirer des enseignements dans l’ici et maintenant).

Où est la cause de ce désespoir ? Est-ce l’humanité, le fait d’être humain douéE de conscience et donc autant capable de courir à sa perte que de se contenter de lutter pour sa survie qui l’explique ? Ou est-ce l’incapacité des êtres humains de s’organiser dans le but d’arriver ensemble à la meilleur organisation possible pour tout le monde ? Je n’ai pas, moi qui ai vécu une pauvre vie en Alsace et dans quelques rues, dans un seul milieu, de réponse. Mais depuis que j’erre à travers les âges, et que je m’attarde auprès d’une féministe, j’entends des choses. Les bébés ont naturellement de l’empathie, disent les scientifiques. J’aurais bien envie de dire que c’est là un fait. Pourquoi alors cette empathie disparaît-elle ? A cause de la domination et de la violence. A cause d’un système d’oppression, nous dit-on. Et que c’est un système de domination des uns sur les autres où des individus finissent par organiser pour exploiter et posséder d’autres : parents qui possèdent les enfants, hommes qui possèdent les femmes, blancs qui possèdent les personnes de couleurs, valides qui possèdent les moins valides. Un sentiment de possession qui donne aux dominant la jouissance, celle de leur toute puissance. Ils sont forts parce qu’ils sont du « bon côté de la barrière », qui leur donne un pouvoir qu’ils n’ont même pas besoin d’acquérir. Un pouvoir qui va de la force physique à la culture collective en passant par la loi et le pouvoir de nommer. Ils s’arrogent alors sans cas de conscience jusqu’au droit de vie et de mort sur l’autre, qui n’est plus quelqu’un, mais quelque chose qu’ils possèdent. Ils n’ont plus de vie en eux, et s’appliquent à détruire la vie où elle est.

cropped-capture-d_ecc81cran-2011-12-07-acc80-18-59-32.jpgAprès les faits, il y a les actes. Et ce sont eux qui comptent le plus. Tous les jours, des enfants, des femmes, des hommes, pendant la Shoah des juifs et des juives ont été massivement victimes de l’oppression. Victimes, comme Coralie et Benoît, du droit que se sont arrogés certains de les posséder, de leur nier toute existence propre et toute vie propre. Victimes, de ceux qui ont décidé -à leur place, qu’ils n’avaient pas le droit de vivre sur cette terre.

Il y a eu pour appliquer ces théories des penseurs, mais aussi des individus plus ou moins zéléEs, pour désigner à la mort les victimes -c’est quasi certains que c’est une dénonciation qui a permis à la Kommandantur de savoir qu’il y avait des juifs au 4, avenue d’Alsace-Lorraine à Grenoble et permis à la Gestapo d’arrêter mon fils et sa fille. Il y a tous les jours des fourbes, des lâches, des perversEs, des criminels et des assassins qui exercent leur droit d’usage de détruire les autres.

DSCF1330

Dans ce contexte, il n’y a pas d’espoir. Il n’y a pas d’espoir, parce que la domination

masculine et le droit que s’arrogent les hommes de violer, tuer et exploiter femmes et enfants est sans limite. Il n’y a pas d’espoir, parce que dès qu’un être humain se retrouve

en position de détenir le pouvoir sur un ou plusieurs autres (patron, mari, père ou mère, etc.), il semble que toujours, il en abuse. Les crimes de guerre et parmi eux le viol, qui n’a pas de camp -il est autant pratiqué chez les « bons » que chez les « méchants », ou encore la prostitution (avec la mise à disposition de bordels pour les soldats), existent toujours et tout le temps, dès lors que la guerre est déclarée. Il n’y a pas d’espoir, parce que même si on dénonce et découvre l’horreur ensuite, comme pour la Shoah, cela n’empêche en rien qu’elle puisse recommencer.

Mais alors, s’il n’y a pas d’espoir, que reste-il à faire ? Pour les victimes, qui chaque jour souffrent des conséquences de ce qu’elles ont subi ou vécu ? Pour les humainEs conscientEs qui ne veulent pas de ce monde injuste ?

Je veux croire qu’il y a de l’espoir. Ou alors, au moins des graines d’espoir. Des graines de lutte. Des lumières qui ne vacillent pas. Parce qu’il y a des humains, justement, qui refusent le désespoir. Parce qu’il y a des êtres humains victimes, qui croient en la main tendue de l’humanité. Et qu’il y a une poignée de justes, qui tendent la main. Des petites lumières de vie.

Capture d’écran 2012-09-08 à 10.24.50Mais il n’est pas encore temps pour moi de vous parler d’eux, au début de cette longue entrée dans l’Hiver. Ce 11 décembre 2013, nous sommes 70 ans après le départ d’une prison à proximité de Grenoble de Coralie et Benoît vers leur « destination fatale » : Drancy, puis Auschwitz. Des justes et de l’espoir je vous en reparlerai. Tous les deux malheureusement, ne les ont pas connus. Ils sont morts assassinés au tristement nommé par Coralie « pays des mirabelles », plus connu sous celui de Pitchipoï.

Pour que leur disparition ne reste pas seulement un trou noir dans l’obscurité, pour qu’une lumière renaisse d’un tas de cendres, particulièrement en ce jour 11 décembre, jour de la Saint-Daniel où, beaucoup plus tard fut conçue une lumière, et descendante de Benoît (je ne vous en dirai pas plus…), j’ai décidé de tenter de laisser la parole à Coralie.

D’elle et de Benoît pendant ces douze jours, nous ne savons presque rien. Sinon une lettre, envoyée par Coralie probablement le 16. Des récits, par un des rares survivants du convoi n°63. Je vais donc essayer de prêter mes mots à la mémoire de Coralie, imaginer comment elle a pu vivre ces journées, pour que fantôme et dybbuk s’allient afin que le silence ne les engloutisse pas totalement.

Le 22, je reprendrai la parole, et vous parlerai des Justes. Et de l’espoir.

Melanie

Publicités
Cet article a été publié dans crimes contre l'humanité, Déportation, histoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s