« Faites quelque chose de votre vie »

©Sandrine Goldschmidt

©Sandrine Goldschmidt

Nous sommes le 1er décembre 2013. Moi, fantôme de l’espoir dans la nuit, dybbouk d’un temps révolu mais pourtant si proche, je ne sais pas pour combien de temps encore je vais pouvoir vous raconter mes souvenirs. Tant de dates approchent encore. Celle du centenaire de ma mort, le 6 avril 1914. J’ai eu de la chance finalement. Car j’ai connu de multiples oppressions et drames, mais aussi des bonheurs. Et que je n’ai pas totalement sombré dans l’oubli, puisque je vous écris ici. J’ai été domestique et eu un enfant à 18 ans -enfant béni- que j’ai appelé Benoît, enfant « maudit » ensuite d’un destin que vous connaissez, celui de tout un peuple.

J’ai donc d’abord été victime de l’oppression des pauvres, qui nous contraignaient à être domestiques pour la survie en attendant d »‘espérer » trouver un mari, alors que subitement l’argent que semblait avoir eu un temps la famille n’existait plus (à l’époque, on vivait de petits commerces, et de très nombreux emplois nous étaient interdits)

J’ai survécu.

J’y ai connu l’oppression des femmes, seule, enceinte, à 18 ans, d’on ne sait trop qui, inceste, « droit de cuissage » ou illusion amoureuse. J’ai ensuite épousé un homme qui a reconnu mon fils, eu 5 autres enfants, et la vie a été plus paisible, peut-être, mais le choix, c’est sûr, ne faisait pas partie de notre destin.

J’ai survécu.

J’ai connu l’oppression en tant que juive, parce que l’antisémitisme était de la vie quotidienne, interdictions et limitations, ghettoïsation.

J’ai survécu.

Car je suis morte assez tôt. En avril 1914. La folie de cette première guerre mondiale que vous allez commémorer l’an prochain m’a donc épargnée. L’impensable de la seconde et de la Shoah aussi. Je vais vous en parler ce mois-ci à nouveau, parce que ce seront les 70 ans du convoi n°63 dans lequel mon fils et ma petite fille ont disparu. Et je vous re-raconterai tout cela les jours qui viennent.

J’ai survécu, et puis j’ai eu une mort normale. Mais comme le monde était à l’envers, je n’ai pas pu partir tout à fait, je suis restée à errer jusqu’à trouver un esprit où m’incarner, ce blog, et des doigts par lesquels transmettre, ceux de mon arrière-petite-fille, Sandrine.

J’avais pensé qu’après l’horreur de la Shoah, tout cela allait changer. Que les oppressions allaient être combattues, que le travail de mémoire serait fait. Il a été fait. L’impunité des criminels nazis a été combattue. Malheureusement, cela n’a pas suffi. Et ce travail de mémoire et de lutte contre l’impunité, n’a pas été suffisamment élargi à l’ensemble des oppressions subies par des êtres humains, racisme, sexisme, antisémitisme, violence envers les enfants.

Alors aujourd’hui j’ai peur.

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J’ai peur, parce que racisme et antisémitisme reviennent au premier plan.

J’ai peur, parce que les violences faites aux femmes sont encore trop peu combattues. Et l’impunité des criminels qui est encore trop la règle. J’ai peur, parce qu’on continue à opprimer les enfants. Les enfants sont des êtres humains, des personnes, à la seule différence qu’ils ont besoin d’un accompagnement à leur construction psychique et motrice, vers la pleine autonomie. Or la parentalité continue trop à être considérée comme un droit de possession et de dressage. Des millions d’enfants en sont les victimes, et presque rien n’est fait. On ne le dit pas.

J’ai peur, parce que cet accompagnement à l’autonomie, comme il y a de plus en plus de vieilles et de vieux partout, devient de plus en plus nécessaire aussi en fin de vie. Que toutes les personnes devenues mentalement ou physiquement fragiles sont elles aussi exposées à toutes les violences non déconstruites. Et que la société peine à prendre sérieusement le problème en compte.

J’ai peur, et c’est pour cela que je suis restée. Pour parler de l’Histoire, mêler la grande et la petite, dire, et partager.

Je suis restée aussi, pour dire que le monde peut être à l’endroit et que j’y crois

Je suis restée, parce que je veux être là pour redonner des noms aux enfants, filles et garçons, des noms aux femmes, des noms à toutes celles et ceux qui sont assassinéEs parce qu’on leur refuse le droit de vivre et d’exister. Je le fais en me logeant dans l’esprit d’une âme résistante, je le fais en hantant parfois ses rêves et ses cauchemars, en m’immisçant dans ses peintures et dessins. Je le fais en obsédant son esprit de dates, pour que les calendriers ne soient pas ceux de l’obscurantisme et de l’oubli, mais ceux de la conscience et de l’espoir.

Je suis restée, parce qu’il y a malgré tout des lueurs d’espoir.

Capture d’écran 2012-09-08 à 10.24.50enfant-luneIl y a des justes, qui ont sauvé des vies et protégé des familles juives pendant la guerre. Il y a des justes, qui ont protégé les miens pendant la guerre et il faut qu’hommage leur soit rendu. 

Il y a des justes, celles et ceux qui résistent chaque jour aux sirènes de la violence facile et du non respect de l’autre.

Il y a des justes, qui au quotidien, prennent des risques, osent aller à contre-courant, pour briser les tabous, pour accueillir un jour chez eux des opprimés. Pour leur offrir de l’aide. Pour crier qu’il faut arrêter de les abandonner.

Il y a des justes, des êtres humains, enfants traumatisés, adultes qui en ont la mémoire traumatique et en souffrent,  prostituées qui servent encore de bouc-émissaire, qui ont besoin des justes, mais qui eux aussi  se battent pour survivre et parviennent à faire changer les choses, en luttant, ou en restant simplement humains.

Des justes, il n’y en a pas assez. Pas assez, pour dire que ce sont les plus vulnérables qu’il faut aider, et les moins vulnérables avec qui il faut être sévères et exigeants lorsqu’ils commettent des crimes, lorsqu’ils font tourner le monde à l’envers.

Mais des justes il y a, et c’est donc aux petites lumières qui nous éclairent, combattantEs de l’espoir, victimes qui ne cèdent pas, humainEs qui ne les abandonne pas, que je dédie la série d’articles qui commence aujourd’hui, et durera jusqu’au 22 décembre, au lendemain de la fin d’un monde.

Et ce poème inoubliable de Charlotte Delbo, qui aurait eu 100 ans cette année, déportée à Auschwitz et survivante, grande résistante et grande auteure

« Je vous en supplie

faites quelques chose

apprenez un pas

une danse

quelque chose qui vous justifie

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau et de votre poil

apprenez à marcher et à rire

parce que ce serait trop bête

à la fin

que tant soient morts

et que vous viviez

sans rien faire de votre vie « 

(Une connaissance inutile)

 

 

 

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Un commentaire pour « Faites quelque chose de votre vie »

  1. sandrine70 dit :

    A reblogué ceci sur A dire d'elles and commented:

    Aujourd’hui un petit coup de pouce à Mélanie, pour que son article soit vu par plus de monde. Mon arrière-arrière-grand-mère a plein de choses à vous dire en ce début décembre

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