11 octobre

Une triste journée. Encore aujourd’hui, où l’impunité des violeurs est toujours si forte avec ce verdict de Créteil : http://sandrine70.wordpress.com/

De mon siècle, le 19e, le viol n’était jamais nommé comme tel, surtout pour les filles mères et autres domestiques. Il fallait que la « propriété d’un homme » soit atteinte pour qu’on s’en inquiète. Mais qu’aujourd’hui, malgré les lois, malgré les mots, ce ne soit guère mieux, c’est à désespérer. C’est pour cela qu’il faut continuer à écrire l’histoire, l’histoire de nos mortes, et de toutes les femmes violées, torturées. De ce crime contre notre humanité, qui continue. Il faut donc raconter, et ne rien dissimuler, de ce qui a pu se passer…

Le 11 octobre, une de ces dates qui disent notre douleur. Celle des femmes, et des enfants. Le 11 octobre 1897, ma soeur, Coralie, connue pour l’état civil sous le nom de Caroline, mourait. Elle avait à peine plus de 50 ans. Coralie Reh, avait épousé Daniel Reh (qui était son cousin), en 1869.

Elle avait ensuite eu plusieurs enfants, dont Mathilde, ma nièce. Octobre 1897, c’est quelques mois seulement avant que Mathilde épouse mon fils, Benoît, le 9 mai 1898. Encore deux cousins. Quoi que.

Comme moi, elle avait eu la « vie difficile » des jeunes femmes  de famille modeste. A 18 ans, comme nombre d’entre nous, lorsque l’argent manquait et qu’il fallait espérer un jour pouvoir avoir une dot, elle avait été domestique. Et, à 18 ans à peine, à Reichshoffen, notre ville, elle avait mis au monde un enfant, mort quelques semaines après sa naissance.
Avoir un enfant, à 18 ans, domestique, c’était banal à l’époque. Mais de qui était-ce la faute, sinon de la jeune femme ? Déjà, la victime, c’était la fille-mère, la coupable.

Alors que le viol, était bien l’hypothèse la plus probable, par les fils de famille, ou les pères, là où elle était « employée’.

D’ailleurs, moi aussi, je fus domestique à Sierentz, quelques années plus tard. Et c’est là que je mis au monde mon fils, Benoît, à 18 ans également.

Secrets de famille longtemps gardés, que les actes de naissance et les archives permettent d’exhumer, sans livrer tout à fait à ma descendante les clés de leur compréhension. Il leur reste à échafauder des hypothèses, en s’aidant de tous les éléments possibles.

La version officielle, c’est que Benoît, Rudolf et moi nous l’aurions conçu ensemble : c’est ce que mentionne, au moment de notre mariage, l’acte de naissance de Benoît, modifié pour qu’il soit reconnu : « l’enfant a été reconnu comme conçu ensemble ».

La version la plus logique historiquement, c’est que tu serais né, mon fils, d’une relation domestique avec un fils de la veuve chez qui je travaillais, Mme Dreyfus-Ginzburger. Relation sous l’empreinte de la domesticité, autant dire que la question du choix ou du consentement ne se pose pas…

La version la plus généalogique, vient s’interroger : pourquoi fus-je domestique si loin de chez moi, d’un bout à l’autre de l’Alsace, Reichsoffen au nord, à la frontière allemande, Sierentz au sud, à la frontière suisse ? Ne fallait-il pas cacher une nouvelle « grossesse déshonorante », après celle de Coralie ?

Qui, alors ? C’est là que les dates et les prénoms nous troublent. Mais c’est long et compliqué à expliquer, pardon donc si je vous embrouille… Il est plausible que mon fils et ma nièce eussent été plus que cousins, presque frères et soeurs, de même père (Daniel Reh) et pas de même mère. Pour cela, mon arrière-petit-fils, Daniel, aurait eu ce premier prénom plutôt que celui de son arrière-grand-père (Rudolf), venu seulement en second (n’étant que son « deuxième père »?). Et il est intéressant de noter que le Daniel en question aurait ensuite un fils nommé à son tour Benoît.

Et le fait que Coralie mourut quelques mois avant leur mariage, ce 11 octobre 1897, « enlevée trop tôt à l’amour des siens », comme le dit sa tombe au cimetière de Gundershoffen », une tombe unique et différente, évoque un mystère qu’on ne pourra éclaircir…

Le 11 octobre, c’est encore une autre date importante, pour ma descendance. 73 ans plus tard, c’est mon petit-fils Robert qui mourait d’une attaque cérébrale, quasiment-ou exactement ? au moment où Sandrine, à qui je prête mes pensées, aurait dû naître, n’eût-elle été de 7 semaines prématurée…

Tous ces mystères, je ne peux malheureusement plus les éclairer aujourd’hui. Certains penseront que ce sont des élucubrations de ma mémoire défaillante. Ou est-ce le fruit de notre mémoire occultée, le fruit des méfaits du silence… qui dépose sur nous sa chape de plomb. Même revenue des ténèbres, je ne peux vous dire la vérité. Mais je peux prêter mes mots, ma présence de dybbuk, aux hypothèses, aussi troublantes soient-elles, qu’échafaude le clavier de mon arrière-arrière-petite-fille.

Pour nous dire, nous raconter, peut-être inventer des histoires, mais qui ne sont, après tout, peut-être pas plus fausses que celles qui dissimulaient notre vérité et nous réduisaient au silence.

Mélanie

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