16 juillet : il y a 70 ans le Vel d’Hiv, il y a 140 ans mon mariage

Mémorial de Drancy

Vous allez trouver que j’exagère. Mais ce 16 juillet est aussi une importante date pour l’histoire de ma famille. Nous, juifs alsaciens, ne fûmes guère concernés par la rafle du Vel d’Hiv, qui les 16 et 17 juillet vit plus de 13.000 personnes juives arrêtées avec la collaboration active de l’administration française qui se fait la complice du régime nazi. Dans ma famille, certains, nombreux, avaient émigré aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle à Cincinnati ou au début du XXe à New York. D’autres étaient en exil dans leur propre pays, contraints de fuir en zone libre avant de se cacher. Les juifs, hommes, femmes, enfants qui furent arrêtés ces deux jours là furent emmenés à Drancy, c’est là qu’un mémorial est consacré à leur souvenir (il y a également un monument sur le site du Vel d’Hiv)

Le 16 juillet 1942, c’était donc ce moment sombre de l’histoire de France, que Paris mit si longtemps à reconnaître comme tel (lire cette interview très intéressante d’Annette Viewiorka : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20120715.OBS7323/rafle-du-vel-d-hiv-de-l-amnesie-au-consensus.html), il y a 70 ans. Mais 70 ans plus tôt très exactement, donc il y a 140 ans, c’était le jour de mon mariage.

La synagogue de Dornach, où je me suis mariée, et où Robert mon peti-fils fut Kantor

Un mariage à Dornach, ô combien important pour moi : non seulement Rudolf, boucher dans cette commune appartenant aujourd’hui à Mulhouse m’épousait, mais il donnait son nom et une reconnaissance à mon fils Benoît, qui de Benoît Reh, s’appelait désormais Benoît Goldschmidt. Un événement qui effaçait pour plus d’un siècle que son nom originel était Reh, qu’il était né alors que j’étais au service de Mme Ginzburger à Sierentz, loin de chez moi. Benoît avait alors 4 ans et demie, il savait toute cette histoire, mais préféra ensuite ne plus en parler. Le souvenir n’en parvint pas à  ses descendants.

Ma tombe

Pourtant, il ne pouvait l’ignorer : non seulement il était en âge de se souvenir du mariage de ses parents, mais aussi, il avait dû avoir accès à son acte de naissance, où c’est expréssément mentionné : Rudolf reconnaît l’enfant comme » ayant été conçu ensemble » (ce qui ne prouve rien, n’est-ce pas, quant à sa filiation réelle. Mais ce secret, il est enfermé dans ma tombe, et je ne l’ai pas révélé à qui que ce soit, même à mon fantôme, mes descendant-e-s ne peuvent donc qu’échafauder des hypothèses : viol de domestique, « histoire d’amour »précoce, inceste, j’ai effacé ceci de ma mémoire)

Et finalement, bien sûr, tous ces hasards de date ne sont que des hasards. Le point commun, c’est l’importance du souvenir. Se souvenir des belles choses, mais aussi se souvenir des noms, de l’histoire des opprimé-e-s, entendre leur cri, chose si importante pour continuer à exister, et pour que les vivant-e-s puissent songer à ramener la paix en eux, et au monde.

C’est pareil pour l’histoire familiale et pour la « grande histoire » : si la France ne se souvient pas de ses heures noires, lors de la collaboration, de la colonisation et de sa répression des luttes pour l’indépendance, alors elle se condamne à rester prisonnière de ses fantômes.

Melanie Reh-Goldschmidt

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6 commentaires pour 16 juillet : il y a 70 ans le Vel d’Hiv, il y a 140 ans mon mariage

  1. danygold dit :

    Question au passage à Mélanie : Médiatique aïeule, vous parlez de « filiation réelle » ; cela signifie quoi, aujourd’hui?

  2. binKa dit :

    Mon amie,
    notre mémoire,
    que ces mots me touchent. Aurons-nous le courage, chacune de nous rappeler ?
    Nous rappeler l’une et l’autre de l’outre-tombe où l’Histoire collective nous a abandonnées
    Nous rappeler l’une à l’autre outre l’immonde que glisse en nous et entre nous l’ennemi
    Nous rappeler en notre for intérieur, pour que les cris cessent de nous déchirer au lieu de l’air et des oreilles bouchées
    Nous souvenir
    pour résister
    et ne jamais céder.
    Personnellement, je n’ai pas rempli ma part du registre, du cadastre qui signale ma fosse commune, mais je trouve dans les mots de Melanie les traces blanches de mon oubli, je sais qu’il existe quelque part, que son silence n’est pas de mort, car il vit et bat et bruisse de fantômes et de cris d’opprimées
    te remerciant
    t’embrassant
    binka.

  3. JEA dit :

    Alain Fleisher :
    – « Nous faisons partie de ceux qui ont continué d’exister après la destruction. De ce monde irrémédiablement perdu, chacun de nous garde des souvenirs, et chacun de nous est là avec autour de soi un monde qui s’est absenté. De ce monde devenu invisible, nous sommes les derniers dépositaires, les derniers héritiers. »
    (« Les Angles morts ». Seuil.)

  4. sandrine70 dit :

    A reblogué ceci sur A dire d'elles.

  5. danygold dit :

    Je dois à la vérité généalogique de signaler que la reconnaissance effectuée dans l’acte de mariage de ses parents n’a été reportée en mention marginale de l’acte de naissance de Benoît que lorsqu’il avait dix huit ans ce qui peut permettre d’imaginer qu’ayant besoin pour la première fois à dix huit ans d’un acte de naissance, il a découvert à cette occasion qu’il était né Reh et non Goldschmidt.

  6. tangakamanu dit :

    Merci pour ce beau texte.

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