Ma lettre aux candidat-e-s

Cher candidat, chère candidate. Je m’appelle Melanie, je suis née en 1848 à Reichshoffen, à quelques kilomètres de la frontière allemande. J’ai vécu jusqu’en 1914, je suis morte juste avant la première guerre mondiale. Les deux grandes fractures européennes du XXème siècle m’ont été épargnées.
Pourtant, j’ai connu des périodes sombres. Je suis née en France, morte en Allemagne, et  sans même avoir passé la frontière…mes parents et grands-parents ont connu ce que c’est de ne pas être citoyen et de ne pas avoir le droit de vivre dans telle ou  telle ville parce qu’on était juifs, ils ont connu ensuite ce que c’est d’avoir enfin un statut de citoyen et une reconnaissance civile. Mes descendants ont ensuite connu ce que c’est de perdre ce statut et de subir des lois d’exception, votées par des Français pendant le régime de Vichy. Et de devoir se cacher dans son propre pays, certains ont été dénoncés, déportés, assassinés. Des Français les ont persécutés, d’autres au contraire les ont aidé, secourus ou cachés.
Je suis née en janvier 1848 : j’ai de mon vivant connu la monarchie de Louis-Philippe, la seconde République, le second empire, et le Reich. Après ma mort, comme dybbuk auprès de mes ancêtres, j’ai vu passer la 3ème république, le 3ème Reich, Vichy, la 4ème et la Vème République. Autant dire que j’en ai vu passer, des régimes politiques.
La première chose que je vous demande donc aujourd’hui, c’est de redonner tout son sens à  la République. Sandrine, mon arrière-arrière-petite-fille, pense qu’il en faut une VIème avec un Président qui prend moins de place et devient une sorte de roi élu. Moi je ne sais pas, s’il faut toujours changer de régime…mais je sais qu’aujourd’hui, la France est dans une des phases de son histoire où elle est en danger.
Parce que l’intensité de la crise s’associe au besoin de bouc émissaire. Les uns font porter le chapeau aux étrangers, aux musulmans, aux juifs, aux Roms ou aux Roumains…certains même aux féministes…d’ autres tombent dans un repli identitaire défensif ou communautariste.

Je vous demande donc de réaffirmer votre attachement à l’article 1* de la Vème République en abrogeant toutes les lois qui le mettent à mal, en offrant le droit d’asile à celles et ceux qui en ont besoin, en traitant humainement toutes les personnes étrangères qui se retrouvent en France pour une raison ou une autre, en donnant les mêmes droits aux gays, lesbiennes et trans qu’aux autres, en adoptant une volonté politique capable d’assurer l’égalité entre les femmes et les hommes.

Ce qui me mène au deuxième chapitre de ma lettre : l’égalité entre les femmes et les hommes. Je vous ai parlé des régimes politiques sous lesquels j’ai vécu, pas de ma vie quotidienne. En tant que femme, troisième née d’une famille juive alsacienne, j’ai connu des périodes difficiles. J’ai été enceinte à 19 ans hors mariage, et mon fils Benoît est né alors que j’étais domestique à Sierentz, dans le Haut-Rhin.

Domestique, c’était assez courant à l’époque. Avoir un enfant « naturel » à ce moment-là, aussi. Le viol par les « maîtres », jamais reconnu, existait. L’inceste aussi. Premières causes de naissances d’enfants naturels…mais la victime, c’était la coupable, déjà. Et c’était très dur.

Etre éloignée de sa famille, devoir l’élever seule pendant 4 ans, avant que Rodolphe ne m’épouse et reconnaisse Benoît. J’ai eu 4 autres enfants et une vie difficile.

Heureusement, depuis que j’ai vécu cela, beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Des femmes peuvent être indépendantes, avoir des enfants seules sans déshonneur, bénéficier de la contraception ou de l’avortement. Il arrive même qu’elles puissent accéder à des postes de responsabilité, elles ont le droit de vote -dame !  je ne l’ai jamais eu, et peuvent même faire la guerre. Alors, est-ce que pour autant la soumission des femmes a disparu ? Est-ce qu’elles sont plus en sécurité ? Est-ce qu’elles sont libres de mener leur vie comme elles l’entendent ? Est-ce qu’enfin c’en est fini de l’exploitation de leur temps domestique ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, rien de tout cela n’est aujourd’hui acquis.
Pire, il y a même de nouvelles domestiques, des femmes employées dans des conditions catastrophiques et sans perspectives d’avenir surtout si ce sont des femmes immigrées. Il y a toujours des dizaines de milliers de femmes violées, battues, humiliées, empêchées de vivre. Les femmes sont moins payées, et alors qu’elles vivent plus longtemps, leur retraite est très faible : 40% de moins que celle des hommes : une armée de femmes pauvres.

Du haut de mes 164 ans, jem’interroge : la sociétépeut-elle avoir un avenir et trouver des solutions aux crises qu’elle traverse si une classe/catégorie/partie aussi grande que celle des femmes, qui constituent plus de la moitié de la population, n’a pas la possibilité de disposer pleinement de ses droits de citoyennes ? Si, au travers de la violence, on continue, par la violence faites aux enfants, à armer les futurs bourreaux et les futures victimes ? Si on continue à protéger les agresseurs, par une organisation de la société qui les favorisent ?

Vous pouvez mettre fin à tout cela, avant qu’on courre à une catastrophe. Ce n’est pas un problème d’argent, car l’égalité et le progrès humain, ça ne coûte pas d’argent, bien au contraire. Le développement des individu-es vers ce qu’ils ou elles souhaitent devenir, c’est la seule façon d’éviter l’auto-destruction de la société, et cela s’obtient par une volonté collective forte, émanant du peuple. Cela s’obtient, tout simplement, avec de la volonté politique.

*son article 1 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

 

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Un commentaire pour Ma lettre aux candidat-e-s

  1. dit :

    Ben oui Mamie, mais ne fait pas ton etonnée, tout était déjà ecrit avant ta naissance:
    « Les citoyens qui se nomment des representants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi; Ils n’ont pas de volonté particuliére à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet Etat représentatif; ce serait un Etat démocratique. Le peuple, je le repéte, dans ce pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »

    Abbé SIEYES, discours du 7 septembre 1789.(Elu député du tiers état aux États généraux , il joue un rôle de premier plan dans les rangs du parti patriote du printemps à l’automne 1789 et propose, le 17 juin 1789, la transformation de la Chambre du Tiers état en assemblée nationale. Il rédigea le serment du Jeu de paume et travailla à la rédaction de la Constitution.)

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