Triste nuit

« devant le martyr juif inconnu, incline ton respect ta piété pour tous les martyrs chemine en pensée avec eux le long de leur voix douloureuse elle te conduira au plus haut sommet de justice et de vérité

« Il n’y a que ceux qui entrent dans le camp qui sachent ensuite ce qui est arrivé aux autres et qui pleurent de les avoir quittés à la gare parce que ce jour-là l’officier commandait aux plus jeunes de former un rang à part

il faut bien qu’il y en ait pour assécher les marais et y répandre la cendre des autres.

 et ils se disent qu’il aurait mieux valu ne jamais entrer ici et ne jamais savoir ».

Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra

Dans la nuit du 20 au 21 décembre, le convoi n°63 de Drancy à Auschwitz est arrivé à sa destination. 550 personnes -dont tous les enfants de moins de 15 ans et les vieillards, ont été directement dirigées vers les chambres à gaz, 220 hommes et 110 femmes environ vers les camps d’internement et de travail.

Aujourd’hui, j’ai décidé d’aller au Memorial de la Shoah à Paris. Pour voir le nom de mon fils et de ma petite fille, sur le mur des noms, pour leur souvenir.

Ma vie n’a pas été facile, domestique et à élever un enfant seule pendant quatre ans, mais finalement j’ai eu de la chance : je suis morte en avril 1914, et n’ai connu que la guerre de 1870. Mais mes descendants ont vécu l’absurde et implacable logique de ces fous de haine qu’étaient les nazis, qui ont organisé à partir de la fin 1941 la déportation par milliers de personnes, dans des wagons à bestiaux, sans air ni nourriture ni eau, sans arrêts, obligés de faire leurs besoins devant tout le monde.

Dans le convoi 63, Camille Toublon, une des rares rescapées,raconte dans le livre memorial de Serge Klarsfed, qu’on ne pouvait pas s’asseoir. Il fallait tenir debout, pendant 3 jours et 3 nuits. Certains se retenant, d’autres mourant sur place, le tout dans une nuit infinie.

Benoît, âgé de 75 ans, et Coralie, de 42 ans, étaient nés le même jour, le 8 janvier. Ils sont aussi morts, gazés, le même jour, cette nuit-là, avec tant d’autres.

Il y a aussi dans ce très puissant memorial de la rue Geoffroy l’Asnier, un mur des justes, et j’espère que nous pourrons un jour faire inscrire ceux qui ont empêché nos autres enfants d’être pris. Tous n’ont pas eu cette chance. Ainsi le petit Pierrot, Pierre Weil, de la famille de la femme de mon petit-fils, dont on peut voir la photo sur le mur des enfants déportés. Il était avec ses parents, déporté à Auschwitz et gazé, un peu plus tôt la même année.

Aujourd’hui au memorial, j’ai pu approcher ce qu’ils ont vécu. Et si je veux le raconter, c’est aussi parce que si je suis toujours là, au travers de ma descendance qui a pu échapper à cette horreur, c’est pour raconter. Raconter mon époque, mais aussi raconter cette histoire-là, universelle. Dans une video extraordinaire, Madeleine Goldstein, déportée en même temps que son mari, mais ayant ensuite été séparée de lui (les hommes et les femmes étaient séparés), l’a retrouvé -comme un miracle- à l’hôtel Lutetia le jour du retour de celui-ci (il pesait 32 kilos, elle avait des oedèmes à chaque verre d’eau bu), raconte que ce qui l’a fait tenir à Auschwitz, c’est de se dire : « il y aura bien quelqu’un pour raconter ça ». Et ce quelqu’un, ce fut elle, et son humanité merveilleuse nous fait pleurer.

C’est sûrement aussi pour ça que je suis là, fantôme au travers de mes descendants, pour raconter cette histoire, la leur, et faire qu’on ne les oublie pas.

Melanie

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4 commentaires pour Triste nuit

  1. JEA dit :

    Pour avoir travaillé bénévolement quelques années à la reconnaissance de Justes parmi les Nations, je vous confirme que l’Institut Yad Vashem attend pour chaque dossier au moins un témoignage d’un(e) rescapé(e) encore en vie. Cette obligation est parfois ignorée. Mais les archives et témoins indirects ne suffisent pas pour que soit reconnu comme Juste qui n’est pas juif mais a sauvé au moins un(e) persécuté(e) et ce, au risque de sa propre vie et de manière totalement désintéressée.
    Voilà pourquoi les cérémonies saluant des Justes, ont tant augmenté ces derniers temps. Les survivants se savent inexorablement de moins en moins nombreux.
    Voilà pourquoi les reconnaissances vont finir hélas par s’éteinfre. Sauf modification fondamentale de la législation en Israël.
    Le plus simple reste de s’adresser au Comité français pour Yad Vashem, la France étant le seul pays (parmi ceux qui furent occupés) à bénéficier d’un Comité national.

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