Nelly, née Schumacher, le 12 décembre 1916

Décidément, au mois de décembre, je suis obligée de vous rendre visite tous les jours. Car tous les jours, j’ai quelque chose à raconter. Ainsi, après le 9, le 11, en attendant demain pour une histoire triste, voici la belle histoire de Nelly Schumacher, qui a épousé mon petit-fils Robert en 1938, à Mulhouse.
Nelly, elle s’appelle ainsi, parce qu’elle est née pendant la guerre de 1914-1918, dans l’Alsace occupée depuis 1870 et qu’on ne pouvait, pendant la guerre, lui donner un prénom français. Dans sa famille, on n’aime pas les Allemands. Sa soeur, d’ailleurs, racontait souvent qu’à 7 ans à peine, elle ordonnait à ses petits copains garçons de pisser au passage de soldats allemands…Eux aussi, ce sont des bas-rhinois de Strasbourg, alors que mon petit fils est, lui, de Dornach (banlieue de Mulhouse).

Nelly, ce n’est pas forcément elle qu’il était venu rencontrer – les mariages, ça s’arrangeait la plupart du temps, mais c’est elle dont il est tombé amoureux. Elle avait 22 ans, et était plutôt discrète, chez les Schumacher. Elle le disait, elle ne prenait pas souvent la parole. En revanche, elle était droite, honnête, et supportait mal l’injustice. Nelly, la guerre l’a -évidemment- bouleversée, parce que l’exil, parce qu’à son début, elle venait d’avoir un petit garçon. Et que son mari, juif et alsacien, a été mobilisé et fait prisonnier de guerre en Allemagne. Elle ne croyait plus jamais le revoir. Mais un jour, elle a rêvé d’une clef des songes, et d’un chien synonyme de bonheur. Le lendemain, elle a appris la libération de Robert. Le médecin allemand du camp, sachant qu’il était juif, et qui aidait les prisonniers, lui avait fait un certificat de dysenterie, certificat de complaisance, parce que les allemands avaient peur de la contagion.

Le même médecin, plus tard, avait dû à son tour fuir en France, une fois ses activités découvertes. Il devait recontacter mon petit-fils qui tâcherait de l’aider.

Nelly donc, doit alors passer la ligne de démarcation, avec le petit Daniel, âgé d’environ 2 ans. C’est l’hiver 1941-42. Il neige.

Voici encore ce que mon arrière-arrière-petite fille, Sandrine, a recueilli de son témoignage, le 18 juin 1994.
« Elle essaie d’obtenir les papiers pour avoir le droit de passer la ligne de démarcation et rejoindre son mari chez ses beaux parents, en zone libre à Grenoble.  Clandestinement avec un gamin de moins de deux ans ce ne serait pas possible. A Bordeaux, où elle est allée avec sa soeur, on ne veut pas leur donner de papiers. Elles vont à la Kommandantur, munies d’un télégramme envoyé par son mari dans lequel il fait croire qu’il est gravement malade. Pendant qu’elles sont dans l’hôtel à Bordeaux l’alerte est donnée. Ce sont les Anglais qui bombardent. Dans la cave, au bout de plusieurs heures, elles décident de remonter. Seulement, elles ne sont pas loin de la poste, qui est une cible, et qui saute. Dans l’hôtel les vitres sont soufflées. Mammy se retrouve à genoux au milieu de la pièce, le nez et les lèvres en sang, avec mal aux fesses. Elle a le nez cassé. Sa soeur, ça va. Elle répète : « où est mon sac, où est mon sac » ?. Elles décident de retourner à la cave. L’odeur y est insupportable, alors mammy veut remonter. Elles attendront encore quatre heures que la sirène de fin d’alerte retentisse.

Pour un départ, on ne peut emporter ni lettre ni argent. Mammy en dissimule dans la poudre de maquillage. Sur le quai, sa soeur dit à un soldat allemand : « aidez-là ». Ce qu’il fait, le petit Dany disant tout le temps au soldat : « sal dot, sal dot » (pour sale boche)
On lui dit que ce n’est pas comme cela qu’il faut dire mais dire soldat. A l’officier allemand qui comprend le français on explique que le petit dit qu’il a de belles bottes. Celui-ci prend la valise, ce qui lui évite d’être fouillée.

Avec son fils, elle arrive épuisée à Lyon (partie de Soulac à 8 heures, arrivée à Lyon le lendemain matin. Papa sur le dos tout le trajet !). Il neige. Mais la famille n’a pas reçu la carte comme quoi elle arrivait. Personne n’est là pour la chercher. Elle entre dans l’hôtel Terminus (en 1994, il s’appelait toujours ainsi. Un an ou deux plus tard, il est devenu Mercure. C’est l’hôtel qui est juste à la sortie Saône de la gare de Perrache ndlr). Miracle, dans l’hôtel, elle rencontre un monsieur au mariage duquel elle est allée. Il l’aide, l’emmène et lui permet d’appeler Grenoble, elle peut changer le bébé, reprendre le train le soir même. Son mari est là.
Il ne peut prendre son fils dans ses bras. Mobilisé alors qu’il avait 6 mois, il n’a aucune idée de qui est cet étranger ».

Retrouvailles, la période, en zone italienne, relativement protégée, n’est pas malheureuse. Mammy a une deuxième enfant, une petite fille, qui naît pendant l’orage. Seulement quelques mois après, la zone est envahie, et c’est le début de la terreur et de la fuite.

Pour Nelly, c’est désormais la peur au ventre, en permanence.

« A Tullins, l’angoisse est permanente. Dany fait des cauchemars. Mammy a des crises d’angoisse de peur d’être prise, d’avoir deux enfants qui vont rester seuls. La peur est permanente. Derrière la maison, il y a un tas de bois sous la fenêtre pour se sauver si les Allemands arrivent ».

Finalement, après moultes péripéties, et encore de nombreuses fuites et exils que je vous raconterai une autre fois, Nelly survit à la guerre. Avec des périodes où ils ne mangeaient que des melons et des pêches, avec la peur, avec la tristesse de la disparition du beau-père et de la belle-soeur.

Après-guerre, et jusqu’à 1970, Nelly a une 3ème fille, elle vit à Mulhouse puis à nouveau à Grenoble, elle aide au magasin de son mari. Elle élève ses enfants, se détache -sans le montrer- de la religion -la guerre a mis fin à sa croyance- et reste assez discrète. Mais peu à peu, elle prend de l’assurance.

Si bien que pour ses petits-enfants, elle sera aussi une femme avec son indépendance, son franc-parler, ses activités et opinions, un mélange de rigueur et de douceur. Activités culturelles, apprentissage de la peinture sur bois, voyages, et communicaton avec eux, dans cet appartement de la rue Robert Schuman à Mulhouse où on se réunissait autour d’elle, de ses repas traditionnels -elle passait beaucoup de temps, dehors, dans sa cuisine- langue de boeuf aux cornichons, choucroute au boeuf, et ses petits-déjeûners de  kugelhofs et zemmetkuche à volonté…

Nelly (à gauche) et sa soeur Paulette

Elle était enfin une personne ouverte, humaine, et ne se laissant pas dicter sa conduite. Ainsi, quand à l’office, un retour religieux voulut séparer hommes et femmes à la Schule (la synagogue), elle ne voulut plus y aller.

Elle put ainsi pour les 30 dernières années de sa vie, incarner le ciment de la douceur familiale, et transmettre un peu de notre histoire à ses petits-enfants. Sa dignité, jusqu’à partir avant de ne plus pouvoir être indépendante, son humour et sa simplicité, continuent à inspirer.
Aujourd’hui, elle aurait eu 95 ans.

Elle nous manque.

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3 commentaires pour Nelly, née Schumacher, le 12 décembre 1916

  1. danygold dit :

    Je réagis à l’affirmation « eux aussi ce sont des bas-rhinois » et nous voilà lancés dans les querelles de clocher si j’ose dire en la circonstance car les synangogues ont rarement des clochers. Mais Nelly est née d’un mariage entre un bas-rhinois voyageur et une haut-rhinoise qui a ramené son mari dans le droit chemin, c’est à dire à Mulhouse vers 1929-1930.

  2. Ping : La trêve « A dire d'elles

  3. sandrine70 dit :

    Reblogged this on Les mots de Melanie and commented:

    Nelly née Schumacher, 12 déc 1916-9 avril 1998
    Le 12 décembre, un de mes premiers mots était pour rendre hommage à Nelly Schumacher, la grand-mère de mon arrière-arrière-petite-fille (vous suivez, n’est-ce pas ?).

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