11 décembre : dépasser la peur et attiser la lumière

 

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Adele, par Gustav Klimt

Je suis morte en 1914. Des fois je me dis que j’ai bien fait. Juste avant la grande boucherie, et avant la Shoah, cette oeuvre raciste de destruction de l’humanité par elle-même, qui n’en a pas fini de nous faire peur.

Aujourd’hui, c’est le score du Front national en France qui me fait peur. Il n’y a pas d’ambiguité : quelle que soit la douleur ou les souffrances personnelles de ceux et celles qui votent pour ce parti, c’est la haine de l’autre, l’idée qu’on va trouver un sens, se sentir moins seuls en leur faisant porter notre incapacité à trouver notre place dans ce monde qui domine; parce qu’ils sont trop juifs, trop arabes, trop noirs, trop femmes, trop roms, trop libres, trop vivants.

En rejetant l’autre, on place en lui, en elle, la responsabilité de ne pas nous trouver nous-mêmes capables de donner du sens à notre existence, de ne pas être capable de vivre à plusieurs, dans notre condition humaine. Nous préférerions sûrement être seul-e, et omnipotent, comme le bébé croit l’être avant de comprendre l’altérité. Etre Dieu, et qu’il n’y ait pas d’autre, parce que nous ne savons pas, nous ne parvenons pas à  vivre ensemble sans dominer, écraser, rejeter.

423280_10200128992296888_1809274864_nJe suis morte, mais je ne suis pas partie. Je vis en l’autre, parce que je veux pouvoir alerter sur l’obscurité qui  nous menace, témoigner de la possibilité de rallumer les lumières. Ce n’est pas étonnant si de Hannoucah à la Révolution française les lumières sont au coeur de nos espoirs. La chaleur du soleil ou des bougies, seules, peuvent réchauffer nos âmes et nos coeurs. Ils ne doivent pas s’éteindre (avant 8 jours et qu’on puisse fabriquer une nouvelle bougie, avant 5 milliards d’années quand le soleil nous abandonnera). La lumière est la source de la vie, quand l’obscurantisme voudrait nous ramener à l’inerte et l’inertie. Des femmes-objets dans les mains et les films des hommes, des enfants dont on détruit la créativité lumineuse, des peuples entiers qu’on voudrait faire disparaître, une planète et tous ses êtres vivants qu’on efface.

Les forces de l’obscurantisme voudraient que plus rien ne change, n’évolue, ne bouge…La rabbin-e Delphine Horvilleur l’explique très bien : lire les textes religieux à la lettre est une folie, c’est contraire à l’esprit de lumière de la pensée et ce qui nous relie, qui demande, toujours à être remise en question, c’est-à-dire à être questionnée en permanence (1).

L’inertie, le refus de toute évolution, l’impossibilité de s’ouvrir à l’autre, c’est contraire au principe de la vie, c’est contraire au principe de ce miracle -qu’on peut penser divin ou né du divin hasard- ça ne regarde que soi- qui a touché notre terre. Ce miracle de la vie sur terre, ce miracle de la possibilité du beau et du bon, nous nous employons à le détruire. Nous détruisons notre planète, nous détruisons les femmes, les enfants nous détruisons jusqu’à la possibilité des Lumières.

64518_10200520862013386_1623686986_nVous le savez, je suis un fantôme, un peu comme ceux qui traversent Poudlard, l’école des sorciers de Harry Potter : je n’ai pas tout à fait disparu, mais je ne suis plus en vie. Si je continue à errer, si je me promène quelque part dans l’inconscient de mon arrière-arrière-petite-fille, c’est pour alerter sur la nécessité de ne pas laisser éteindre la flamme, de ne pas céder à la haine. Ceux qui votent pour le Front national, ceux qui aujourd’hui font du Front national à la place du Front national, ceux qui tuent aveuglément (car ils ne voient plus la lumière) au nom d’une religion qui éteint, n’ont plus que la haine, n’ont plus que l’inertie, n’ont plus que l’absurde en guise de sens.

C’est de cela dont nos descendants ont peur : que la nuit, la nuit s’abatte sur elles, sur eux. Les enfants, les petits-enfants des survivants de la Shoah en particulier, ont peur. Depuis toujours. Ce très joli texte d’une jeune femme en parle si bien, et mon arrière-arrière-petite-fille partage ses impressions : « il exprime des choses, dit-elle, que les enfants et petits-enfants de survivants de la Shoah partagent semble-t-il : cette peur dans nos nuits, cette peur d’avant de dormir, d’être arraché-e-s au sommeil par le bruit des bottes et des fusils ». Une peur réveillée, forcément, le 13 novembre par sa concrétisation à Paris.

Une peur attisée aussi par la seule réponse que de nombreux Français et l’Etat semblent aujourd’hui capables d’apporter, dit encore celle dont j’habite l’esprit : « Je publie ce texte alors que j’ai le sentiment, presque la conviction, que la vague brune, même si on lui fait barrage, dimanche (pour le deuxième tour des élections régionales NDLF) et en 2017, dépasse largement le périmètre du Front national aujourd’hui. » Car elle contamine jusqu’aux décisions du gouvernement (possibilité d’un « guantanamo à la française » ?.

Mais n’ayons pas peur de la peur. L’essentiel, c’est qu’elle ne nous plonge pas dans l’inertie, dans la paralysie, dans l’extinction de la vie en nous. Si cette peur est là, c’est aussi pour pouvoir être exprimée, pour pouvoir alerter. Pour dire que nous refusons l’extinction des lumières, que nous refusons de voir vivre une humanité sans vie, sans chaleur, sans rencontre avec l’autre. Oui enfin, on ne peut qu’avoir peur. C’est en l’exprimant, en l’acceptant, qu’elle peut nous aider à faire face.

A condition de ne pas l’ignorer, nous pouvons dépasser la peur. Et faire vivre la lumière.

Le 11 décembre est d’ailleurs le jour parfait pour cela, je vous renvoie à mon article d’il y a 4 ans.

Melanie

(1) A lire dans : Delphine Horvilleur « Comment les rabbins font les enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme », Editions Grasset. Elle y explique notamment comment à Pessah, la soirée ne peut commencer sans que les enfants aient posé une question. Et comment, parmi les questions, il est bien qu’il y en ait une qui vienne perturber l’assistance…

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« Et tu n’es pas revenu », avec Marceline

A dire d'elles

10991282_10205801176817956_394205419842315534_nMarceline est revenue d’Auschwitz :

« Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76.500 juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps ».

Marceline est revenue. Comme pour donner raison à son père, dont la « prophétie » dite à Drancy avant le départ rythme le bouleversant livre intime et politique qu’elle vient de publier à 85 ans : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune. Moi je ne reviendrai pas ».

Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, a survécu à Auschwitz, et c’est peut-être justement grâce à cette prophétie. Ce livre est bel et bien écrit par « celle qui a survécu », portée par l’amour de ce père qui a réussi à lui écrire et faire passer une lettre dans le camp. Une lettre dont elle a oublié presque tous les mots, à part les premiers : « ma petite fille…

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Nos tombes, nos âmes

 

MRJe vous avais un peu laissés, m’étant suffisamment exprimée sur les fantômes qui me parcourent. Pourtant, depuis le début de cette année, ma tranquillité est mise à rude épreuve. Avec l’attentat contre le magasin de Saint-Mandé où moururent 4 hommes parce qu’ils étaient juifs. Avec cette fusillade, à Copenhague, où un abruti de haine semble avoir voulu « reproduire le scenario Charlie » et a tué un homme juif devant une synagogue. Et hier soir, la profanation, la destruction totale, d’un des cimetières juifs d’Alsace, à Sarre-Union dans le Bas-Rhin. Des tombes, cela aurait pu être la mienne, ou celle des mes enfants et proches,  du Bas-Rhin aussi qui aient été détruites. Je sais à quel point symboliquement l’existence de nos tombes est importante. Sans elle, mes descendantEs ne sauraient pas où ni qui je suis, ne connaîtraient pas ma mère et mon père. Sans elle, mon arrière-arrière-petite fille n’aurait pas retrouvé la tombe de ma soeur, ni constaté en quoi elle était différente, ni lu sur elle les secrets complexes de notre histoire. Sans ce cimetière, dont malheureusement aujourd’hui la haine aveugle et depuis toujours dirigée contre nous, les juifs et les juives,  que resterait-il de traces de nos vies, de l’importance de notre communauté décimée pendant la guerre. Quelques synagogues inertes, abandonnées à travers les villages. Ce sont les traces de notre vie, jusque dans la mort, qu’on veut ainsi effacer.

DSCF9522DSCF9483Désespoir de voir la haine aveugle s’en prendre encore et toujours, et sous de nouvelles formes maintenant, aux juifs, jugés responsables des maux du monde, depuis la mort du Christ en passant par les crises économiques ou politiques et sociales d’aujourd’hui et l’association systématique des pires maux à Israël et à tous ceux qui lui sont associés parce que juifs, en particulier au sein des pays musulmans.

DSCF9521Je n’épiloguerai pas sur tout cela, je voulais juste, en hommage aux familles dont les tombes des ancêtres ont été profanées, en hommage à toutes les victimes de la haine, partager les photos de ma tombe et des miens, sans vous dire où elles sont, pour ne pas donner d’idées…encore, et toujours, se cacher…


Capture d’écran 2015-02-16 à 09.01.08 Melanie REH

 

 

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6 avril 1914 – 6 avril 2014 : un siècle d’errance contre l’oubli

C’est un jour important pour moi aujourd’hui. Il y a un siècle exactement, je mourrais à Dornach (banlieue de Mulhouse). Il y a 100 ans exactement, quelques mois avant que l’Europe, puis le monde, et la terre de mes ancêtres -l’Alsace- soient dévastés par la guerre. On l’appela ensuite « la grande guerre ». Certes, elle fut plus courte que celle de Cent ans (qui en dura 106 1337-1453), mais elle fut plus que jamais meurtrière, pour les poilus des tranchées, pour les hommes au front. Elle laissa une marque inédite dans la pyramide des âges des pays concernés et après elle le monde ne fut plus tout à fait le même. Ce fut aussi la guerre qui marqua les esprits parce que dans toutes les villes et les villages de France, des monuments aux morts vinrent marquer les noms de ceux qui y avaient été sacrifiés. Ce fut un moment essentiel pour la mémoire des hommes victimes de l’humanité. C’est ce qui manque encore à toutes les femmes victimes de la violence des hommes.

Ainsi, pour revenir à ce qui m’a mené à ne pas tout à fait quitter ce monde mais errer jusqu’à trouver le cerveau de mon arrière-arrière-petite-fille Sandrine pour pouvoir prendre la parole et lutter contre les pertes de mémoire et réparer les oublis volontaires, je dirais que je n’ai pas connu « le pire ». Le pire, ce siècle qui démarre vraiment en 1914 où la destruction de l’humanité par elle-même semble être devenue le corollaire de ses progrès scientifiques et parfois humains. Destruction par elle-même dans des guerres et génocides d’une triste nouvelle échelle « industrielle », destruction par elle-même dans l’élimination à grande échelle de celles qui la rendent fécondes, les femmes (avec la sélection des filles à la naissance autres…)  destruction par elle-même enfin par l’élimination de la biodiversité et l’émission excessive de gaz à effets de serre qui, si elle n’est pas arrêtée, ne condamnera pas la planète ni la vie mais nombre de ses occupants, en premier lieu les humains.

DSCF9510Ma vie ne fut pas facile. Mise au monde d’un enfant naturel alors que j’étais domestique à Sierentz à 20 ans, j’ai connu la violence, la pauvreté et l’antisémitisme. Mais j’ai eu parfois aussi de la chance : je n’ai pas perdu d’enfant, alors que ma mère en avait perdu 4, et ma soeur Caroline, 5 parmi les 10 qu’elle eut dans sa vie. Elle avait comme moi, mis au monde un petit garçon, Ferdinand, qui n’a vécu que 28 jours, alors qu’elle était domestique à Reichshoffen l’année de ses 20 ans. J’ai eu de la chance aussi d’épouser Rudolf Goldschmidt, qui a reconnu Benoît par la suite. Nous avons vécu -pauvrement- certainement, mais plus facilement qu’une partie de la famille à Reichshoffen. Nombre d’entre eux d’ailleurs émigrèrent. Ainsi, tous les frères et soeurs de mon beau-frère Daniel (le mari de ma soeur Caroline/Coralie), qui était le fils du cousin (Simon) de notre père (Leopold) -j’espère que vous me suivez ;-)- avaient émigré, quelques jours avant son mariage aux Etats-Unis, où ils ont ensuite eu une descendance à Cincinnati.

Mais mes souvenirs sont plutôt flous un siècle après. J’ai beaucoup perdu de la mémoire et peut-être quelques faits ci-dessus relèvent de l’interprétation du cerveau où j’ai élu domicile, celui de ma « descendante ». Mais si j’ai depuis continué d’errer telle une dybbuk, c’est pour être sorcière de la mémoire et pousser ceux qui allaient commencer un nouveau millénaire (comme mon arrière-arrière-arrière-petite-fille R.), à s’intéresser aux traces que nous avons laissées, et à en tirer des enseignements dans leur regard sur le monde, et je me prends à rêver, à l’humaniser.

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Tombe de Melanie au cimetière de Mulhouse

Malheureusement, au fil des années, j’ai donc vu le pire arriver, la Shoah qui emporta mon fils et ma petite-fille Coralie, puis les espoirs d’un « plus jamais ça » avec la constitution de l’Europe, et la répétition de l’histoire, avec cette date du 6 avril qui n’est pas seulement anniversaire de  ma mort, mais aussi malheureusement, celle qui marque le début d’un autre génocide, celui des Tutsis au Rwanda, dont c’est aujourd’hui les 20 ans et dont je vous avais déjà parlé il y a deux ans : https://melaniereh.wordpress.com/2012/04/07/6-avril-leternel-recommencement-du-genocide-et-des-crimes-contre-lhumanite/

La responsabilité -en plus de celle des criminels locaux- de nombreux Etats est mise en cause dans ce génocide, dont celle de la France.

Responsabilité aussi dans la répétition d’un autre crime contre l’humanité, présent dans toutes les guerres, et dans le présent de toutes les sociétés, ce crime de la guerre contre les femmes au quotidien, le viol, perpétré par tous les camps…

Photo0134Il y a deux ans, j’écrivais ceci, je le redis aujourd’hui, et j’espère qu’au cours du prochain siècle, je pourrai cesser d’errer. Mais s’il le faut, je continuerai à faire vivre la flamme de la mémoire et de la justice, en luttant contre l’oubli :

« C’est un crève-humanité de plus pour moi qui ai l’impression que ma famille est marquée de tous les sceaux des génocides et crimes contre l’humanité. Alors aujourd’hui je pense aux victimes rwandaises et aux survivant-e-s, ainsi qu’à toutes les victimes de l’histoire de l’humanité.

Ensuite, j’écrivais ceci, mettant particulièrement en avant la violence contre les femmes, puisque c’est elle qui est le plus souvent déniée, en reprenant et adaptant « ce poème inspiré de L’imposture d’Eve Lamont, dédié non seulement aux femmes, dont l’anéantissement physique ou moral programmé est si répandu, mais aussi à tous les enfants, à tous les humains sur terre. 

A la mémoire de tous les humains qui ont vécu jusqu’à la mort la violence des humains

« A la mémoire de toutes les femmes qui ont vécu jusqu’à la mort la violence des hommes (1)

« A la mémoire de toutes les femmes qui ont vécu la violence des hommes jusqu’à leur mort.

A la mémoire de toutes les femmes, mortes, ou en sursis.

A la mémoire de toutes les femmes en survie, pour qu’un jour la lumière illumine enfin nos vies ».

Et je conclurai encore aujourd’hui : Il n’y a que quand tous les crimes d’extermination humaine seront reconnus, mémorisés, documentés, que nous pourrons nous en libérer, et cesser de les reproduire.

Melanie, dybbuk de 100 ans

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In memoriam

Les mots de Melanie

Benoît GOLDSCHMIDT, né le 8 janvier 1868 à Sierentz (68), mort assassiné à Auschwitz la nuit du 20 au 21 décembre 1943

Benoit G

Coralie GOLDSCHMIDT, née le 8 janvier 1901 à Pfastatt (68), morte assassinée à Auschwitz le nuit du 20 au 21 décembre 1943

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70 ans après, cérémonie et mémoire du convoi n°63

shoah1L’histoire, vous en connaissez déjà les grandes lignes. Mon fils et sa fille arrêtés le 9 décembre 1943 à Grenoble, arrivés à Drancy le 13, la lettre de Coralie le 16 et le départ du convoi le 17. Il arrivera pour les mener directement à l’assassinat dans les chambres à gaz le 21 décembre à Auschwitz.

Aujourd’hui, je suis allée avec Sandrine au Mémorial de la Shoah à Paris où était organisée une cérémonie de lecture des noms pour les 70 ans du départ du convoi. Il y avait Serge Klarsfeld, qui nous a appris que le convoi n°63 partit ce triste vendredi à 12h10.

Le n°63 qui partit d’ailleurs après le n°64 du 7 décembre, parce que les nazis s’étaient trompés dans le compte et voulaient rattraper leur erreur administrative….

shoah2Fin 1943, c’était une période où l’administration française ayant senti le vent tourner (chute de Mussolini, Stalingrad, défaite de Rommel), mettait moins de zèle à arrêter des juifs qu’en 1942 (quand Bousquet avait autorisé la police française à rafler les juifs, avec le Vel d’Hiv, etc.). Pétain d’ailleurs ne ratifia pas la loi autorisant la dénaturalisation des juifs…in extremis après que Laval se fut déclaré (au bruit des dernières nouvelles du front) incompétent. Pétain lui, demanda à un évêque catholique, qui s’y montra défavorable pour la seconde année consécutive.

La police française alors continua à ne pas arrêter les juifs français, et la Gestapo se retrouva seule pour presque toutes les arrestations; pour 3/4 en province en ce dernier trimestre 1943 où partirent 5 convois : le 7 octobre, 28 octobre (dates de naissance de membres de la famille, et toujours ces coïncidences), 20 novembre, 7 décembre et 17 décembre.

Aujourd’hui à la cérémonie, nous avons rencontré une dame de Strasbourg, petite-fille d’un homme de 52 ans qui partit aussi ce 17 décembre 1943. Lui est probablement mort sur la route, à Augsburg, comme l’indique un document trouvé récemment par sa petite-fille. Lui, c’est certainement la police française qui l’a arrêté : son grand-père fut en effet seul interpellé à Joinville-le-Pont (oui, à côté de chez nous!), alors que sa grand-mère fut épargnée en raison de sa nationalité alsacienne.

Tout cela pour vous donner le contexte d’un lugubre décompte : s’il n’y eût que 853 déportés dans ce convoi, c’est parce que les nazis avaient du mal, en « petite équipe », à arrêter suffisamment de juifs et juives pour atteindre les 1.000 « requis » par leur manie statistique. Pour « alimenter » les convois, comme le dit Klarsfeld, funestes mots des agresseurs…

shoah3500 hommes, 350 femmes, et parmi ces hommes et femmes 100 enfants !
Et pendant la cérémonie commença alors la triste litanie des noms. Ces noms, si nombreux, cette liste interminable, ces noms d’enfants, 5 mois, 9mois, 11 mois, 1 an, 4 ans, 15 ans…

Et le défilé pour la lecture de leurs descendants venus rappeler leur mémoire : parfois, souvent, leurs propres enfants, dont la voix peine à ne pas se briser là, au pupitre, 70 ans après. Petits-enfants, petites nièces et petits neveux, et seulement deux de la génération d »encore après, Sandrine et un jeune homme.

A l’arrivée à Auschwitz, 233 hommes et 112 femmes furent envoyés aux baraquements pour le travail, les autres, environ 230 femmes et 260 hommes (environ, car on ne sait pas combien exactement arrivèrent vivants à destination) furent envoyés directement vers les chambres à gaz. Au total en 1945, seuls 5 femmes et 31 hommes revinrent en France.

SurvivantEs, certains eurent des enfants, comme Camille Touboule, déportée à 22 ans, qui survécut aux « marches de la mort » à la fin de la guerre, morte en 2001 à 90 ans, après avoir eu 4 enfants et témoigné toute sa vie durant dans les collèges et lycées. Elle a livré un récit de sa vie dans « Le plus long des chemins.

Dans le convoi, il y avait aussi un certain Casimir Oberfeld, compositeur d’origine polonaise, qui a écrit la musique de deux chansons très connues  « Félicie aussi » et « Paris sera toujours Paris », mais aussi d’une musique d’opérette, dont on dit que malheureusement, elle a servi d’inspiration pour l’air de « Maréchal, nous voilà »…Il mourut en janvier 1945 dans le camp d’Auschwitz, juste avant sa libération.

Quant à Benoît et Coralie, on sait que ce 17 décembre ils entamaient le chemin vers la chambre à gaz. Mon arrière-arrière-petite-fille Sandrine a lu leur nom ce mardi, et n’a  d’ailleurs pas pu s’empêcher de dire leurs 2 noms ensemble, l’un après l’autre : Benoît Goldschmidt, son arrière-grand père puis, Coralie Goldschmidt, sa fille- ( et non Haas, nom de son « mari d’un seul jour », par lequel elle est classée au memorial). Petit essai de redonner à cette femme au moins un nom qu’elle pourrait reconnaître.  Coralie, je vous le disais hier, mentionnait « petite Anny » dans sa lettre à Drancy. Petite Anny qui avait 5 mois à cette époque et était là aujourd’hui avec nous, 70 ans après, dans la crypte du Memorial.

Nous pensons aux morts en route, à ceux qui sont morts en arrivant, dans le camp ou ensuite dans les marches de la mort, nous pensons aux survivants morts depuis, 851 sur les 853 déportéEs du convoi n°63. Aujourd’hui, nous pensons aussi aux 2 hommes dont le nom a été cité aujourd’hui, et qui sont toujours vivants.

Melanie

 

 

 

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Lettre de Coralie, Drancy, le 16 décembre

Capture d’écran 2011-12-08 à 23.01.32Il y a 70 ans, Coralie et Benoît n’avaient plus de doute sur leur destination et leur départ.
Ma petite fille, on ne sait trop comment, parvint à écrire et faire sortir une lettre à des amis (j’avais écrit cousins, pas très convaincue, trouvant cela bizarre, vu que l’envoyer à des cousins était un risque. Dany a vérifié, c’est difficile à déchiffrer, mais c’est plus logique que ce soit à des amis, et probablement non juifs), lettre qui fut retranscrite à la main par ceux-ci probablement et se retrouva dans les archives de la famille. Une lettre qui reste pleine de mystère sur son parcours jusqu’à la famille. Ce qu’on sait, c’est que Sandrine était la seule qui se souvenait en avoir entendu parler par Nelly, dans les années 1990, alors qu’elle interrogeait sa grand-mère sur la guerre. Elle ne put oublier ce nom désignant leur destination tragique, Auschwitz : « le pays des mirabelles ». Elle ne demanda pas à ce moment là comment la lettre était arrivée là. Après la mort de Nelly, pour ses enfants, cette lettre sembla une découverte. Trop tard pour poser des questions.
Ce qu’on sait, c’est donc seulement ce que les mots, pas toujours faciles à déchiffrer, nous révèlent.

Coralie a écrit le 16, puisqu’elle dit  : « demain matin » et que le convoi n°63 partit de Bobigny le 17 au matin. On sent qu’elle sait très bien qu’elle doit protéger sa famille et ne pas écrire directement. Fort possible que le nazi Aloïs Brüner leur ait demandé de dénoncer les autres. On sent dans ses mots une double volonté, très émouvante, de mettre en garde les siens : « ne vous faites pas prendre », « cela suffit de nous », leur dit-elle, tout en essayant de les rassurer sur le sort qui leur est promis « il paraît qu’à part le travail, ce n’est pas si terrible ».

70 ans après, l’existence de cette lettre, les informations qu’elle contient, les derniers mots écrits certainement par Coralie et Benoît, l’espoir qu’elle tente de contenir malgré tout (« espérons à bientôt »), l’amour pour sa famille, nous laisse une boule dans la gorge.

DSCF7052« Mes chers amis,
Vous devez être étonnés de recevoir un mot d’ici de moi. Malheureusement papa et moi nous avons été pris , quand nous revenions de la campagne pour une heure. Heureusement que maman était restée chez petite Anny. Nous jouons vraiment de malchance , car nous sommes désignés à partir demain matin destination inconnue. D’après des …. Que l’on a de là-bas ce n’est pas si terrible. On a beaucoup exagéré à ce sujet, et je voudrais bien que vous tranquillisiez ma famille à notre égard, et que vous leur disiez de ne pas trop s’en faire ! Nous espérons les revoir bientôt. Mais surtout qu’ils prennent des précautions car cela suffit de nous deux. On dit que l’on nous conduira dans le pays des mirabelles et que là bas, sauf le travail, on n’est pas maltraité. Mais dans ce cas prenons patience, je vous embrasse vous et les vôtres très affectueusement. Veuillez transmettre toutes nos affections et nos tendresses à ma chère famille. Espérons à bientôt. Courage et bons baisers à tous les miens. Votre Coralie .
Meilleures amitiés et remerciements à vous
Votre Benoît

(Note de Melanie : quelques mots ajoutés par mon fils à la lettre de ma petite-nièce)

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