12 décembre 1916-2012 : elle aurait eu 96 ans

Nelly SchumacherJe publie cet article pour la troisième fois. Parce que ce 12 décembre est une jolie date dans cette quinzaine sombre. Et que ça nous changera un peu des fins du mondes calendaires dont on nous rebat les oreilles ces jours-ci…

Publié le 12 décembre 2011 :

Voici la belle histoire de Nelly Schumacher, qui a épousé mon petit-fils Robert en 1938, à Mulhouse.
Nelly, elle s’appelle ainsi, parce qu’elle est née pendant la guerre de 1914-1918, dans l’Alsace occupée depuis 1870 et qu’on ne pouvait, pendant la guerre, lui donner un prénom français. Dans sa famille, on n’aime pas les Allemands. Sa soeur, d’ailleurs, racontait souvent qu’à 7 ans à peine, elle ordonnait à ses petits copains garçons de pisser au passage de soldats allemands…Eux aussi, ce sont des bas-rhinois de Strasbourg, alors que mon petit fils est, lui, de Dornach (banlieue de Mulhouse).

Nelly, ce n’est pas forcément elle qu’il était venu rencontrer – les mariages, ça s’arrangeait la plupart du temps, mais c’est elle dont il est tombé amoureux. Elle avait 22 ans, et était plutôt discrète, chez les Schumacher. Elle le disait, elle ne prenait pas souvent la parole. En revanche, elle était droite, honnête, et supportait mal l’injustice. Nelly, la guerre l’a -évidemment- bouleversée, parce que l’exil, parce qu’à son début, elle venait d’avoir un petit garçon. Et que son mari, juif et alsacien, a été mobilisé et fait prisonnier de guerre en Allemagne. Elle ne croyait plus jamais le revoir. Mais un jour, elle a rêvé d’une clef des songes, et d’un chien synonyme de bonheur. Le lendemain, elle a appris la libération de Robert. Le médecin allemand du camp, sachant qu’il était juif, et qui aidait les prisonniers, lui avait fait un certificat de dysenterie, certificat de complaisance, certificat de juste.

Le même médecin, qui plus tard, avait dû à son tour fuir en France, ses activités découvertes. Il devait recontacter mon petit-fils qui tâcherait de l’aider.

Nelly donc, doit alors passer la ligne de démarcation, avec le petit Daniel, âgé d’environ 2 ans. C’est l’hiver 1941-42. Il neige.

Voici encore ce que mon arrière-arrière-petite fille, Sandrine, a recueilli de son témoignage, le 18 juin 1998.
« Elle essaie d’obtenir les papiers pour avoir le droit de passer la ligne de démarcation et rejoindre son mari chez ses beaux parents, en zone libre à Grenoble.  Clandestinement avec un gamin de moins de deux ans ce ne serait pas possible. A Bordeaux, où elle est allée avec sa soeur, on ne veut pas leur donner de papiers. Elles vont à la Kommandantur, munies d’un télégramme envoyé par son mari dans lequel il fait croire qu’il est gravement malade. Pendant qu’elles sont dans l’hôtel à Bordeaux l’alerte est donnée. Ce sont les Anglais qui bombardent. Dans la cave, au bout de plusieurs heures, elles décident de remonter. Seulement, elles ne sont pas loin de la poste, qui est une cible, et qui saute. Dans l’hôtel les vitres sont soufflées. Mammy se retrouve à genoux au milieu de la pièce, le nez et les lèvres en sang, avec mal aux fesses. Elle a le nez cassé. Sa soeur, ça va. Elle répète : « où est mon sac, où est mon sac » ?. Elles décident de retourner à la cave. L’odeur y est insupportable, alors mammy veut remonter. Elles attendront encore quatre heures que la sirène de fin d’alerte retentisse.

Pour un départ, on ne peut emporter ni lettre ni argent. Mammy en dissimule dans la poudre de maquillage. Sur le quai, sa soeur dit à un soldat allemand : « aidez-là ». Ce qu’il fait, le petit Dany disant tout le temps au soldat : « sal dot, sal dot » (pour sale boche)
On lui dit que ce n’est pas comme cela qu’il faut dire mais "soldat". A l’officier allemand qui comprend le français on explique que le petit dit qu’il a de belles bottes. Celui-ci prend la valise, ce qui lui évite d’être fouillée.

Avec son fils, elle arrive épuisée à Lyon (partie de Soulac à 8 heures, arrivée à Lyon le lendemain matin. Papa sur le dos tout le trajet !). Il neige. Mais la famille n’a pas reçu la carte comme quoi elle arrivait. Personne n’est là pour la chercher. Elle entre dans l’hôtel Terminus (en 1994, il s’appelait toujours ainsi. Un an ou deux plus tard, il est devenu Mercure. C’est l’hôtel qui est juste à la sortie Saône de la gare de Perrache ndlr). Miracle, dans l’hôtel, elle rencontre un monsieur au mariage duquel elle est allée. Il l’aide, l’emmène et lui permet d’appeler Grenoble. Elle peut changer l’enfant, reprendre le train le soir même. Son mari est là.
Il ne peut prendre son fils dans ses bras. Mobilisé alors qu’il avait 6 mois, celui-ci n’a aucune idée de qui est cet étranger ».

Retrouvailles, la période, qui commence alors n’est pas malheureuse. Mammy a une deuxième enfant, une petite fille, qui naît pendant l’orage. Seulement quelques mois après, la zone italienne (depuis le 11 novembre 1942) est envahie, et c’est le début de la terreur et de la fuite.

Pour Nelly, c’est désormais la peur au ventre, en permanence.

« A Tullins, l’angoisse est permanente. Dany fait des cauchemars. Mammy a des crises d’angoisse de peur d’être prise, d’avoir deux enfants qui vont rester seuls. La peur est permanente. Derrière la maison, il y a un tas de bois sous la fenêtre pour se sauver si les Allemands arrivent ».

Finalement, après diverses péripéties, et encore de nombreuses fuites et exils, Nelly survit à la guerre. Avec des périodes où ils ne mangeaient que des melons et des pêches, avec la peur, avec la tristesse de la disparition du beau-père et de la belle-soeur.

Après-guerre, Nelly a une 3e  enfant, une 2e fille, elle vit à Mulhouse puis à nouveau à Grenoble (jusqu’à 1970 lorsque mon petit-fils Robert, son mari, meurt), elle aide au magasin de son mari. Elle élève ses enfants, se détache -sans le montrer- de la religion -la guerre a mis fin à sa croyance- et reste assez discrète. Mais peu à peu, elle prend de l’assurance.

Si bien que pour ses petits-enfants, elle sera aussi une femme avec son indépendance, son franc-parler, ses activités et opinions, un mélange de rigueur et de douceur. Activités culturelles, apprentissage de la peinture sur bois, voyages, et communication avec eux, dans cet appartement de la rue Robert Schuman à Mulhouse où on se réunissait autour d’elle, de ses repas traditionnels -elle passait beaucoup de temps, "dehors", c’est-à-dire dans sa cuisine- langue de boeuf aux cornichons, choucroute au boeuf, et ses petits-déjeûners de  kugelhofs et zemmetkuche à volonté…

Nelly (à gauche) et sa soeur Paulette

Elle était enfin une personne ouverte, humaine, et ne se laissant pas dicter sa conduite. Ainsi, quand à l’office, le retour du religieux voulut séparer hommes et femmes à la Schule (la synagogue), elle ne voulut plus y aller.

Elle put ainsi pour les 30 dernières années de sa vie, incarner le ciment de la douceur familiale, et transmettre un peu de notre histoire à ses petits-enfants. Sa dignité, jusqu’à partir avant de ne plus pouvoir être indépendante, son humour et sa simplicité, continuent à inspirer.
Aujourd’hui, elle aurait eu 95 ans.

Elle nous manque.

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3 réponses à 12 décembre 1916-2012 : elle aurait eu 96 ans

  1. danygold dit :

    Dis donc, l’aïeul, tu perds un peu la boule du calcul mental : 1996-2012, ça fait 96 ans . Peut-être voulais tu titrer : "Elle serait entrée aujourd’hui dans sa quatre-vingt-dix septième année " . De toute manière, merci de nous rappeler sa mémoire.

  2. sandrine70 dit :

    OK, j’avais le cerveau congelé ce matin…mais entre nous, 96-2012, ça fait pas 96 ! mais 16 sans 80 !

  3. danygold dit :

    Pfastatt n’est pas loin de Dornach mais plus difficile à orthographier, c’est sans doute pourquoi , l’aïeule (cette fois-ci j’ai respecté son genre et l’orthographe de l’Académie ) tu as déclaré Robert, ton petit fils comme originaire du village de naissance de son grand père paternel Dornach.

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